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ILERI-Défense

Le Grand échiquier russe : L’Ukraine, le grand Roque

21 Mars 2014 , Rédigé par ileridefense Publié dans #Russie-CEI, #note de synthèse

Le Grand échiquier russe : L’Ukraine, le grand Roque

Depuis les événements de novembre 2013, la situation en Ukraine a rapidement évolué. Elle a commencé par une manifestation pro-européenne à laquelle se sont greffées des factions radicales provoquant par la suite la sécession de la Crimée vis à vis de l’Ukraine et son rattachement à la Russie.

Cependant, de ce que l’on voit actuellement, la crise ukrainienne ne peut être résolue à l’échelle internationale. En effet il faut se rappeler que les origines de cette crise se traduisent tout d’abord par des malaises sociaux, politiques et économiques qui sont présents en Ukraine depuis la chute de l’URSS mais atténués depuis 2004. La suspension des négociations pour un partenariat entre l’Ukraine et l’UE n’a joué qu’un rôle déclencheur.

La légalité de la destitution du président Ianoukovitch peut être soumise à des doutes, car selon l’article 111 de la Constitution Ukrainienne, la Verkhovna Rada est dans l’obligation de nommer un investigateur et un procureur pour enquêter sur le crime commis par le Président de la République. Or rien de tel n’a été fait à notre connaissance, la destitution du Président a été décidé sur une impulsion, menée et favorisée par l’occupation du parlement, par des fractions d’extrême droite et par l’absence des deux partis majoritaires au parlement.

La situation s’est d’autant plus aggravée que l’accord signé le 21 février entre le Président ukrainien et les leaders de l’opposition n’a pas été respecté. On peut donc aisément comprendre que la population ukrainienne orientale ne trouve pas son compte dans l’établissement du gouvernement actuel.

Concernant la Russie, la situation est encore plus délicate et il faut saisir pleinement la stratégie de Vladimir Poutine. En effet il faut tout d’abord comprendre pourquoi l’Ukraine est si importante pour la Russie.

L’Ukraine n’est pas seulement un peuple frère pour les russes. C’est aussi un partenaire stratégique. Le lien fraternel entre russes et ukrainiens s’illustre par l’histoire commune que ces deux peuples ont vécus ensemble, depuis Oleg Le Sage qui déclara « Да будет это мать городов русских» (Que celle-ci [Kiev] devienne la mère des villes russes) jusqu’à l’ère soviétique en passant par Alexis Ier Romanov.

L’Ukraine et la Russie ne peuvent exister séparément. D’ailleurs ce n’est pas pour rien que les Tsars étaient sacrés du titre de “Tsar de toutes les Russies”, cela comprenant toutes les principautés russes mais surtout les trois territoires russes : Biélorossiya ; Malorossiya et Rossiya (la Biélorussie ; la petite Russie [l’Ukraine] ; la Russie [ce que beaucoup nomment, à tort, la Russie Blanche).

En tant que partenaire stratégique, l’Ukraine s’est montrée d’une importance géopolitique majeure tant pour les Tsars que pour l’URSS, et par extension pour la Russie d’aujourd’hui. Tout d’abord sur le plan climatique, l’Ukraine offre un vaste territoire loin des froids sibériens, rendant la zone apte à l’agriculture.

D’un autre côté l’Ukraine possède une grande réserve de charbon ainsi que de nombreuses industries lourdes, des chantiers navals, de l’industrie aéronautique et spatiale (à l’exemple d’Antonov, qui est resté là depuis l’époque soviétique).

De plus l’Ukraine offre un accès aux “eaux chaudes”, que ce soit par la Crimée, l’ouverture de la Mer d’Azov ou par le port d’Odessa. Il ne faut pas non plus oublier l’importance du Dniepr qui aujourd’hui marque la division du pays entre pro-européens et pro-russes mais qui autrefois était et reste toujours, un important réseau du commerce fluvial, historiquement entre la Rus’ de Kiev et l’Empire Byzantin. C’est aussi un lieu hautement symbolique de la Seconde Guerre Mondiale, un haut lieu de la victoire soviétique à la bataille du Dniepr.

Durant l’ère soviétique, l’Ukraine s’est vue octroyer des territoires. Tout d’abord sa partie occidentale, qui précédemment appartenait à la Pologne, et qui lui fut accordé par le Pacte germano-soviétique. Puis vint la Bessarabie qui fut prélevée sur la Roumanie et qui offrait à la Russie tsariste comme à l’URSS une importante plateforme défensive grâce à de nombreuses rivières débouchant sur la Mer Noire. Enfin la Ruthénie fut prélevée sur la Tchécoslovaquie et offre à l’URSS une frontière naturelle qui longe les Carpates, un avantage défensif conséquent.

Pour voir en quoi l’Ukraine est vitale pour la Russie aujourd’hui il suffit de regarder une carte de la Russie.

Comme nous le savons, la Russie possède une économie très dépendante des hydrocarbures, c’est à dire du gaz et du pétrole. Ce vaste territoire russe possède plusieurs centres d’hydrocarbures, le Caucase, la Sibérie occidentale, la Sibérie orientale et l’Arctique. Plusieurs pipelines traversent le pays en direction de l’Europe en passant par l’Ukraine et la Biélorussie. Sauf qu’à de multiples occasions l’Ukraine a été sujette à des problèmes pour le transit de gaz russe vers l’Europe (2006 ; 2009), d’où l’importance qui est octroyé au North Stream et au South Stream, des pipelines sous marins qui traversent la Baltique et la Mer Noire.

À cela il faut aussi ajouter le fait qu’un des grands concurrents de la Russie en matière d’exportation d’hydrocarbures dans la région du Caucase est l’Azerbaïjan. C’est d’ailleurs un partenaire potentiel pour l’Union Européenne qui souhaite diversifier les origines d’importations en hydrocarbures pour être moins dépendant du gaz et du pétrole russe ; qui passe notamment par l’Ukraine. Pour cela l’UE joue un rôle majeur dans la construction du champ pétrolier Shah Deniz II, dans la Mer Caspienne et dans la construction du projet Nabucco traversant la Turquie. En parallèle la Russie réagit avec la construction du South Stream passant sous la Mer Noire. Donc pour la Russie, perdre pied dans le Caucase, c’est perdre pied dans ses exportations vers l’UE[1].

On comprend facilement pourquoi la Russie s’est aussi tournée vers l’Asie en matière d’exportation d’hydrocarbures, pour s’assurer un deuxième marché très demandeur en hydrocarbures.

Dans un souci de sécurisation du Caucase, l’Ukraine joue un rôle clé. On peut observer que la distance entre l’Ukraine et le Kazakhstan est d’environ 800 Km, une distance facile à traverser en moins de 24h pour des forces militaires modernes. Pour cela un rapprochement de l’Ukraine avec l’UE ou l’OTAN représente une grave menace pour la Russie dans cette zone géographique. Trois villes russes dominent cet espace, Rostov-sur-le-Don ; Volgograd et Astrakhan. Dominer ces trois villes couperait la Russie avec son territoire caucasien et ce au profit de ses pays concurrents dans la région à savoir la Turquie et l’Iran mais aussi au profit de son concurrent économique, l’Azerbaïdjan. Mais le sujet et d’autant plus critique que la Russie serait coupée de son cœur agricole, de la Mer Caspienne et de la Mer Noire ce qui voudrait dire qu’elle serait coupée de sa flotte dans cette zone. C’est d’ailleurs une manœuvre que les allemands on tenté durant la Seconde guerre mondiale mais qui s’est heurté à l’échec de Stalingrad[2].

L’Ukraine revêt pour la Russie une importance capitale. En plus de la considérer comme un pays frère, la Russie voit en l’Ukraine un élément prépondérant pour sa sécurité interne si l’on garde en tête que le Caucase reste le talon d’Achille du pouvoir moscovite. D’autre part, l’Ukraine est importante pour la Russie en matière de sécurité des frontières et pour son exportation d’hydrocarbures. Il reste tout de même évident que la crise ukrainienne ne peut être résolue par voie internationale, c’est surtout une crise interne qui doit être résolue par une participation active de la population ukrainienne et du gouvernement actuel. Mais à cela s’oppose la présence des radicaux, qui finalement voient leur compte dans cette escalade des tensions, tant au niveau national qu’international. Bien que l’actualité autour de la Crimée soit cruciale pour comprendre les relations complexes entre la Russie, l’Ukraine et les Occidentaux elle ne représente qu’une partie des tensions entre ces derniers.

Martin Tammik, Bachelor 1, équipe ILERI Défense, pôle Russie-CEI.

Bibliographie :

Vidéos :

Ukraine's strategic importance

https://www.youtube.com/watch?v=v6jHhzj08yQ&list=PLD6AC8E04915265CA

Caucasus's strategic importance:

https://www.youtube.com/watch?v=8n8eSf9tkNU&list=PLD6AC8E04915265CA


Livres :

MARCHAND Pascal, Atlas Géopolitique de la Russie : La puissance retrouvée, Editions Autrement, Paris 2012

RADVANYI Jean et BEROUTCHACHVILI Nicolas, Atlas Géopolitique du Caucase : Russie, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan : un avenir commun possible ? Editions Autrement, Paris 2013

LECLERCQ Arnaud, La Russie Puissance d'Eurasie Histoire Géopolitique des Origines à Poutine. Ellipses Marketing, Paris 2012

[1] Caucasus's strategic importance:

https://www.youtube.com/watch?v=8n8eSf9tkNU&list=PLD6AC8E04915265CA

[2] Ukraine's strategic importance

https://www.youtube.com/watch?v=v6jHhzj08yQ&list=PLD6AC8E04915265CA

Le Grand échiquier russe : L’Ukraine, le grand Roque
Carte des principautés russes vers 1140

Carte des principautés russes vers 1140

Carte de la Russie montrant les différentes voies pour l’exportation d’hydrocarbures.

Carte de la Russie montrant les différentes voies pour l’exportation d’hydrocarbures.

Carte physique de la Russie en montrant l’axe coupant les communications entre Moscou et ses Régions du sud et du Caucase.

Carte physique de la Russie en montrant l’axe coupant les communications entre Moscou et ses Régions du sud et du Caucase.

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