Pourquoi les femmes – si possibles aristocrates – font de meilleurs espions
James Bond ne pourrait pas être le meilleur espion : les femmes bénéficient de qualités qui en font d’excellents agents de renseignements. C’est en tout cas ce que semblent penser la CIA et le MI5.
Finalement, les « Bond girls » auraient fait de meilleurs espions que James … ©DR
Qui aurait pensé que les « études de genre » (Gender studies) puissent croiser les études de renseignement ? Or, dans la presse anglo-saxonne, on découvre que dans les services américains les meilleures analystes sont des femmes, que c’est l’une d’entre elles qui relia tous les fils menant à Ben Laden. En Angleterre, on évoque avec nostalgie le personnage de Christine Granville, la maîtresse-espionne favorite de Churchill, et aux Etats-Unis l’action de fameuses espionnes de l’ancien OSS.
On lit aussi que c’est Elizabeth Iere qui aurait conçu avec ses principaux ministres du conseil privé le premier service britannique de contre-espionnage et d’infiltration systématique des réseaux montés par les Jésuites : l’expression « Security of the State » fut utilisée pour la première fois dans ce contexte. Durant la Deuxième Guerre mondiale, les dames des services du temps, comme Lady Mary Lindsay, vicomtesse Dilhorne, jouèrent un rôle non négligeable.
Un thème qui revient, et qui est explicitement mis en valeur au sujet des Targeters féminins de la CIA est la patience qui caractériserait ces analystes : si « pour ce genre de travail il faut être inventif, patient, tenace et persuasif », déclare le porte-parole de la CIA, soulignant du même souffle que ces qualités ne sont pas « déterminées par le genre » (le sexe), sa précaution oratoire et légale est balayée par une haut-gradée de l’agence qui affirme à rebours que « les femmes vont dans les détails et sont meilleures que les hommes pour cibler les terroristes ». Elles ne lâchent pas, faisant écho à un proverbe machiste : « A woman always gets her guy ».
Cette conception rejoint étrangement un des standards de la théorie rhétorique décisionnelle, à savoir que les hommes argumentent dans les grandes lignes et de manière frontale, tandis que les femmes préfèrent le mode patient et pièce à pièce de la conversation. En transposant : l’analyste masculin veut aller droit au but et avance selon des schémas établis ; l’analyste féminin préfère vérifier tous les fils, même les plus indirects. C’est sur cet arrière-plan d’intérêt médiatique que se détache le bref et remarquable ouvrage de la baronne Eliza Manningham-Buller, ancienne directrice du MI5, le service de sécurité britannique, de 2002 à 2007: Securing Freedom.
Avant d’examiner l’argumentaire du livre, il faut d’abord rappeler quelques éléments extrinsèques d’appréciation :
* Pour commencer, la mission du Security Service, définie par la loi qui l’instrumente : « La protection de la sécurité nationale et, en particulier, la protection contre les menaces posées par l’espionnage, le terrorisme, résultant de des activités des agents de puissances étrangères et d’actions conçues pour renverser ou saper la démocratie parlementaire par des moyens politiques, industriels ou violents ». La clef rhétorique de cette mission, qui porte définition du MI5, est de protéger « la démocratie parlementaire ».
Non pas seulement la « sécurité du Royaume-Uni » comme dirait la terminologie française, non pas seulement la Loi fondamentale, selon la version allemande mais, spécifiquement, la nature parlementaire de la démocratie britannique. Le livre de Lady Manningham-Buller est une argumentation suivie à partir de cette proposition qui formule une évidence, comme l’exige une prémisse – dans ce cas-ci l’évidence de la supériorité de la démocratie parlementaire, c’est-à-dire de la « suprématie du parlement », pour utiliser une expression de constitutionnaliste anglais, sur les autres branches de l’Etat. Au Royaume-Uni le monarque est « King (ou Queen) in Parliament » rappelant ainsi que la constitution de l’Etat est le résultat d’un octroi du parlement à la famille régnante (après la destitution de Jacques II).
Vu de France ces nuances peuvent paraître surannées. Elles sont pourtant au cœur de la pensée et de la sensibilité britanniques concernant l’exercice éthique du pouvoir. Et des mécanismes de contrôle ou de protection qui le structurent. Un autre élément, sociologique, qui peut nous échapper est que les services secrets gardent l’empreinte aristocratique ou gentry de leur origine : servir dans le contre-espionnage n’est pas déchoir. Le père de Lady Manningham-Buller, le vicomte Dilhorne, fut un juriste éminent au service de la Couronne avant de devenir Lord Chancellor (Garde des Sceaux), tandis que sa mère, Mary Lindsay, déjà nommée, était la fille du 27e comte de Crawford.
Protéger la démocratie parlementaire est un geste aristocratique, aussi paradoxal que cela puisse nous paraître. Et même quand le personnel n’est pas issu des Ruling classes (comme dans le cas de Stella Rimington), le système scolaire anglais fait que, pour citer un poncif, les meilleurs soient recrutés par MI5, les moins bons par le Foreign Office et les pas bons par le British Council.
Il y a sûrement du vrai dans la formule : il suffit de voir le nombre de juristes, historiens, philosophes, scientifiques qui ont suivi cette voie et brillé, apportant aux Services l’éclat d’une aristocratie intellectuelle qui redouble ou renforce la base sociologique. De passage au Reform Club de Londres, j’ai pu constater encore une fois l’intérêt vif qu’on y porte au renseignement, à l’occasion d’une conférence sur Bletchley Park et d’une exposition de documents d’anciens membres du Club ayant appartenu aux Services.
Il s’ensuit non pas tant une conception différente du renseignement qu’une attitude différente vis à vis de sa déontologie ou, pour utiliser un concept de Pierre Bourdieu, d’une éthique de « distinction » qui caractérise l’appartenance aux Services. Un dernier élément d’appréciation : Lady Manningham-Buller est la deuxième femme à être à la tête des services secrets britanniques et, comme Dame Stella Rimington (depuis, une romancière à succès), qui occupa ces fonctions de 1992 à 1996, elle est déterminée à sensibiliser le public sur les objectifs, le fonctionnement et la raison d’être des Services : Rimington formula une première politique d’Openness, de transparence, afin que le public soit mieux à même de comprendre la mission de MI 5 (au lieu simplement de lire les ouvrages de John le Carré) – la publication de sa photo causa même un petit scandale.
En ce sens, le livre de Lady Manningham-Buller poursuit la politique de « diplomatie publique » entamée par Stella Rimington. De fait, Securing Freedom est à l’origine une série de trois cours publics radiodiffusés, les Reith Lectures, avec un texte complémentaire (une intervention à la Chambre des Lords, datant de 2010) – les Reith Lectures commémoraient les attentats du 11 septembre. Cette « publicité », au sens kantien de Öffentlichkeit, une condition éthique de la liberté politique d’après le philosophe des Lumières, est un cas de figure impensable en France où l’apparition publique des chefs des services secrets se fait après coup, sur des questions personnelles, voire des règlement de contentieux, et rarement avec hauteur de vue ou un sens du lignage. Une phrase de Securing Freedom est révélatrice : « Comme bien des public servants mes collègues ont appris à rester au dessus des critiques que certains médias propagent sans être véritablement informés » (p. 5). Les patronnes du MI 5 possèdent de leur fonction une vision à la fois régalienne et démocratique au sens défini par leur mission.