MI5 : « Le terrorisme est un crime, pas un acte de guerre »
L’ancienne patronne du MI5, Lady Manningham-Buller, expose sa vision du terrorisme et du renseignement dans un ouvrage. Décryptage de sa position et de ce qu’elle implique sur le plan politique et sécuritaire.
La mission du renseignement : fournir les outils pour comprendre l’ennemi. ©DR
L’ouvrage Securing Freedom est bref, allègrement écrit, et divisé en trois courts chapitres : « Terreur », « Sécurité », « Liberté » et, en une sorte de conclusion, « La nature du renseignement ». Le premier chapitre tourne autour de deux phrases clefs : « La solution au terrorisme est politique et économique, et ne passe ni pas les armes ni par le renseignement si importants fussent-ils. Et j’appelle le terrorisme un crime, non pas un acte de guerre » (p. 15). Et : « Le 11 septembre fut-il une attaque contre la Liberté comme certains l’ont affirmé ? Je pense que la réponse est complexe… Dans nos démocraties occidentales… nous demandons à vivre libre de toute peur, au moins de la peur d’être pulvérisés par une bombe quand nous vaquons aux affaires de tous les jours. En ce sens le 11 septembre fut une attaque contre cette liberté-là » (pp. 18-19).
Cette interprétation du terrorisme a deux effets. D’une part de modérer les prétentions idéologiques en ramenant les attentats à leur juste proportion, c’est-à-dire à la proportion qui permet une action politique pragmatique en démocratie ; car magnifier les attentats et le terrorisme en un « clash » de civilisations permettrait aux deux actes exceptionnels de l’action régalienne – la guerre ouverte et la guerre secrète – de prendre le pas sur l’action régalienne usuelle en démocratie, la décision publique, politique et économique. D’autre part, elle exprime donc un refus de transformer l’exception (l’exception du terrorisme justifiant l’exception de mesures spéciales) imposée par les ennemis de la démocratie en règle de fonctionnement de la décision politique. Et c’est la raison pour laquelle Lady Manningham-Buller refuse de parler de Liberté, un terme abstrait et sujet à manipulations rhétoriques et préfère rappeler un standard de la philosophie politique anglaise depuis John Locke : les libertés sont réelles et non pas abstraites, et celle de n’avoir pas peur de vivre est centrale, car cette peur, quand elle surgit en démocratie, ramène l’individu libre à une condition d’esclave, où la peur règne souverainement.
En d’autres termes il s’agit de concevoir le terrorisme comme une action précise et violente d’asservissement.
Mais cet asservissement tenté de l’extérieur peut alors s’intérioriser et adopter, de manière perverse, toutes sortes de formes acceptables de surveillance qui, présentées comme une défense de la Liberté, abstraite, aboutissent à une réduction de libertés particulières, sans nécessairement sécuriser celle de vivre en paix chez soi. Qualifier le terrorisme islamique comme une tentative d’asservissement et une négation du droit à la vie offre une définition radicale du phénomène. Si on accepte cette prémisse, la ligne de défense, et d’attaque, politique et économique des démocraties occidentales ne fait plus aucun doute, sans qu’on ait à recourir aux conceptions grandiloquentes, américaines il est vrai, du « clash » des civilisations. Il s’agit d’une défense du droit à vivre.
Cette position, si on la détache de l’argument que je viens de décrire et si on la réduit à un slogan, paraîtra exagérée mais, si on se pénètre de l’argument, on comprendra qu’elle relève d’une conception lockienne des libertés politiques en juste accord avec la mission du MI5, « protéger la démocratie parlementaire » (p. 37). Le renseignement n’est pas au service d’une vision abstraite de la Liberté (qui a cours aux Etats-Unis) mais d’une conception concrète.
Dans le deuxième chapitre, « Security », Lady Manningham-Buller insiste donc, continûment, sur cette mission « explicite » de protection. Les leçons de droit de son père, le Lord Chancellor, se font entendre dans son raisonnement : la « sécurité » que le MI 5 a la charge de protéger n’est sécurité de « l’Etat » qu’en tant que sécurité de l’état de droit. Car l’Etat n’est pas seulement le gouvernement et ses administrations (une conception légale française héritée de Carré de Malberg) mais la résultante formelle de l’accumulation démocratique de libertés et de devoirs qui assurent ceux et celles qui vivent sous des règles, formulées et garanties par les instances législatives et judiciaires, de vivre effectivement dans un état sûr de libertés.
Se pose donc cette question : « Mais pourquoi avons-nous besoin d’organisations comme celles que j’ai eu le privilège de servir ? La réponse est simple : si certaines menaces sont évidentes, les plus nocives ne le sont pas. Le renseignement sert à les rendre évidentes. Le renseignement est la découverte d’informations qui sont délibérément tenues secrètes » (p. 39). On perçoit le parallèle que trace l’ancienne directrice du MI 5 : d’un côté la démocratie parlementaire, dont la sécurité est en partie assurée par les Services, est un système public de décisions qu’activent et qui activent les libertés concrètes sous l’état de droit. Face à elle, il existe la matière secrète du renseignement qui est un système ennemi de décisions et d’actions occultes.
Le renseignement met en valeur la « sécurité » que donne l’Öffentlichkeit de la vie en démocratie parlementaire et traque les nocivités cachées qui opèrent, effectivement, comme un contre-pouvoir. Je cite de nouveau la notion kantienne d’ Öffentlichkeit pour souligner que la fin (au sens de but essentiel) de la « publicité » des décisions publiques en démocratie est, selon Kant, d’assurer la « paix ». Dit autrement : la sécurité des libertés.
Un corollaire, sur lequel insiste Lady Manningham-Buller, est la nécessité d’appliquer ouvertement les règles de l’état de droit aux terroristes, c’est-à-dire de respecter leurs droits légaux dans leur intégralité – le but étant double : maintenir l’intégrité de la « vie démocratique » que les Services protègent (d’où le refus de la torture pratiquée par la CIA, « une erreur profonde ») et soumettre les ennemis des libertés au traitement paradoxal de ces mêmes libertés (à la manière de la réconciliation sud-africaine où les agents des services de l’apartheid furent pardonnés au nom même des principes qu’ils combattaient – la mention du processus sud-africain revient dans le livre). « A la question de savoir si la torture a rendu le monde plus sûr, ma réponse est : non » (p. 49).
L’idée de réconciliation ouvre le dernier chapitre et j’avoue qu’en dépit de mon travail de longue haleine sur le sujet cette déclaration m’a surpris : « Ma position est que les Etats doivent, à chaque fois que la possibilité existe, rechercher des solutions politiques et une réconciliation » (p. 59) – une affirmation en apparence décalée dans un livre-mémoire d’un chef de services secrets. Une autre citation : « On ne peut pas passer son temps à converser avec les Suisses » (p. 66) ; à savoir : le renseignement permet de parler aux ennemis ; il offre les instruments pour comprendre la source et les motifs de nocivité ; pour en mesurer justement la toxicité ; pour faire le tri des interlocuteurs.
Le renseignement permet de discerner ce qui relève de l’émotion, de la raison et du désir de reconnaissance bref des trois grandes catégories méthodologiques d’argumentation dans la mesure où l’ennemi qui agit secrètement développe contre « la démocratie parlementaire » un appareil de propagande qui permet de justifier moralement l’action terroriste, aux yeux même du public qui veut jouir de la paix et de la vie. Lady Manningham-Buller défend ainsi l’ouverture de négociations, en 2003, avec Kadhafi. Le renseignement a pour but politique de fournir aux politiques, « quand c’est possible », les paramètres d’un dialogue avec l’ennemi. La « réconciliation » reste la norme au sens où chaque moment de dialogue avec l’ennemi des libertés « réduit » telle ou telle menace spécifique.
On peut juger la position idéaliste mais, à bien en peser les termes, l’argument que développe l’auteur est au contraire pragmatique : le dialogue retarde telle ou telle menace, donne du champ, crée aussi les possibilités de fracture du front ennemi. Ce que le dialogue avec les terroristes suscite est un jeu, au sens où les pièces d’une machine ont du « jeu », un jeu qui, lubrifié par le renseignement, permet de faire bouger les lignes et de réduire le danger immédiat. Il permet un « management du risque » (p. 59). Ce chapitre s’intitule donc « Freedom », Liberté, avec un grand L, pour cette seule raison que « Liberté », grâce à son indéfinition, permet aux politiques de donner au management du risque par le dialogue un nom public, chargé émotionnellement, logiquement et éthiquement de connotations publiques positives – connotations que management et renseignement n’auront jamais.
La conclusion de l’ouvrage est sans appel : « Nous devons nous attendre à une attaque terroriste chimique, bactériologique ou nucléaire » mais, dans un monde où s’accélèrent la prolifération d’Etats-voyous et d’Etats militarisés, le durcissement des crises énergétiques, climatiques et vivrières, l’intensification des réseaux cybernétiques, « pour assurer la sécurité de nos libertés démocratiques dans un état de droit, certains secrets devront rester tels » (p. 92). Cette conclusion, brutale, ne se comprend bien qu’à la lumière des arguments développés dans ce petit livre sur la nature de la mission du MI 5, propre au Royaume-Uni, de « protéger la démocratie parlementaire ». On aimerait autant de clarté de la part du législateur sur les Services français et sur leur inscription dans une éthique républicaine.