La marine sauve ses navires, pas ses missions
0 à 50 %. Coup de tabac à prévoir !
La marine nationale va poursuivre sa modernisation en maintenant des principaux programmes de nouveaux navires, mais va se trouver contrainte de réduire fortement ses activités opérationnelles. Selon nos informations, les marins sortiront donc sonnés, mais pas laminés, du Livre blanc qui sera suivi à la fin de l'année d'une loi de programmation militaire (LPM). Selon nos sources, le souhait intransigeant de François Hollande de ne pas toucher à la dissuasion nucléaire a été mis à profit par les marins pour expliquer qu'en réalité la totalité de la marine contribue à la dissuasion. Comme prévu, elle ne perdra donc aucun de ses quatre SNLE (sous-marins nucléaires lanceurs d'engins), Le Triomphant, Le Téméraire, Le Vigilant et Le Terrible.
Mais elle a su habilement lever les menaces bien réelles qui pesaient sur le programme de sous-marins nucléaires d'attaque Barracuda. Elle devrait donc conserver les six submersibles prévus pour remplacer nombre pour nombre les actuels SNA de type Rubis (Rubis, Saphir, Casabianca, Émeraude, Améthyste, Perle). Les six futurs navires de la série Barracuda (Suffren, Dugay-Trouin, Tourville, Duquesne, Dupetit-Thouars et de Grasse) font 20 mètres de plus que leurs prédécesseurs et sont deux fois plus gros (4 650 tonnes contre 2 400). Leur puissance de feu sera incomparable avec l'entrée en service de missiles de croisière navals tirés en submersion. Grande nouveauté pour des sous-marins français : ils pourront embarquer des femmes et une dizaine de nageurs de combat.
Cazeneuve et les Barracuda
Nous ne savons pas (encore !) comment les arbitrages ont été rendus autour du programme Barracuda, chiffré à 7,9 milliards d'euros lors de son lancement, en décembre 2006, soit 1,3 milliard d'euros par bâtiment. En tenant compte de la simple inflation depuis cette date, le programme devrait être passé à 8,7 milliards d'euros à la fin de 2012, soit 1,45 milliard d'euros pièce. Pour cette simple raison, ce programme s'est trouvé réellement menacé, au moins pour les deux derniers exemplaires de la série, lors des discussions du Livre blanc. Il est aujourd'hui acquis qu'il sera poursuivi.
On peut conjecturer qu'il a été bien défendu par le ministre du Budget Bernard Cazeneuve, ci-devant député-maire de Cherbourg, la ville où les sous-marins français sont construits. Dans un rapport parlementaire publié en 2008, du temps où il était membre de la commission de la Défense de l'Assemblée, le futur ministre du Budget exposait dans ces termes le point de vue de l'état-major de la marine : "Les sous-marins nucléaires d'attaque remplissent trois types de missions : ils assurent la protection des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins ; ils assurent la protection du groupe aéronaval autour du porte-avions ; ils mènent des actions spécifiques sur lesquelles la marine ne peut être diserte mais qui peuvent consister, par exemple, à débarquer des commandos ou à surveiller divers trafics. Ces trois types de missions sont susceptibles d'être assurées en même temps.
C'est la raison pour laquelle la marine estime que trois SNA doivent être opérationnels en permanence. Pour atteindre cet objectif, le parc doit être dimensionné à six unités afin de tenir compte des périodes d'entretien fréquentes sur des mécaniques aussi complexes." En fait, la marine a fait valoir dans les premiers débats que les SNA qui protègent les SNLE sont aussi nécessaires à la formation des équipages de ces derniers. Les Barracuda sont donc une composante de l'intouchable dissuasion. CQFD.
Commande de Fremm réduite
Le porte-avions nucléaire qui se serait trouvé sur la sellette si l'hypothèse budgétaire de Bercy avait été validée par François Hollande va pouvoir se maintenir à flot. Il est vrai qu'avec ses Rafale armés du missile ASMP-A, il participe aussi à l'intouchable dissuasion. Mais le programme Fremm (frégates européennes multimissions) va souffrir. De 17 navires prévus au lancement de cette série, le nombre avait déjà été ramené à 11 en 2008. Le nombre final ne devrait pas dépasser huit exemplaires, le premier exemplaire de ces frégates lourdes, L'Aquitaine, procédant actuellement aux derniers essais avant son entrée en service.
Sur les sept autres bâtiments (Normandie, Provence, Languedoc, Auvergne, Alsace, Bretagne et Lorraine), cinq sont déjà sur cale au chantier DCNS de Lorient, la ville du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian. Il est très vraisemblable que la série pour la marine française s'arrêtera à ces huit exemplaires. La marine nationale devrait donc compter à terme dix frégates "lourdes", à savoir les huit Fremm et les deux FDA (frégates de défense aérienne) de type Horizon, le Forbin et le Chevalier Paul. Auxquelles s'ajouteront les cinq frégates légères de la série La Fayette (La Fayette, Surcouf, Courbet, Aconit et Guépratte).
Effectifs et activités opérationnelles
Depuis plusieurs années, la marine passe pour avoir été un modèle de gestion des ressources humaines lui permettant aujourd'hui de ne pas avoir à contribuer à une nouvelle baisse des effectifs. On verra si cet argument est entendu. Comme l'armée de terre, elle paye son écot aux "services communs", faisant valoir que, sur un effectif de 38 000 personnes, elle en fournit 6 000 aux services de l'État ou à la défense. La limitation de la série Fremm à huit exemplaires ne ferait baisser le nombre de personnels embarqués que de 450 hommes et les réductions d'effectifs pourraient ne pas aller au-delà. En revanche, l'activité opérationnelle pourrait être considérablement réduite.
Nous avons entendu des chiffres très élevés qui feraient actuellement l'objet de discussions avec le ministère du Budget. Selon nos informations, le ministère de la Défense aurait accepté une réduction du nombre de "jours à la mer" des bâtiments de combat de 20 % en 2014 et de 50 % en 2015. Le tout, par rapport à l'activité de 2013. Celle-ci, à la fin de cette année, sera en moyenne de 97 jours à la mer. Plus précisément, les bâtiments de plus de 1 000 tonnes auront passé 97 jours en mer à la fin de 2013 (contre 99 en 2011 et en 2012). Ceux de moins de 1 000 tonnes auront passé 88 jours en mer à la fin de cette année (contre 90 en 2001 et en 2012). Il faut savoir qu'une mission type de quatre mois (par exemple Atalanta ou Corymbe) consomme l'ensemble du potentiel annuel d'un bâtiment. Une réduction d'un tiers ou de la moitié des jours de mer, telle qu'elle est actuellement prévue, permettrait bien sûr d'économiser sur les budgets de carburant et de "MCO" (maintien en condition opérationnelle), mais conduirait inéluctablement à un déclassement de la marine nationale. Qui compte bien faire valoir ses arguments durant la discussion sur la loi de programmation militaire !
Aucune réaction officielle ne peut être obtenue sur ces éléments, tout le ministère de la Défense s'en remettant, de même que les armées, aux annonces de François Hollande. À ce stade, elles ne sont pas attendues avant la fin du mois d'avril.
Jean Guisnel, Le point