Stratégie et politique étrangère américaine (5): Coercition
Written by Stephane Taillat on février 1, 2012 –
11:12 -
Outil majeur de la politique étrangère américaine, la stratégie de coercition se distingue aussi bien de la dissuasion (par l’objectif qu’elle sert) que de la préemption (par son moyen et ses effets poursuivis).
Cet humble et court billet cherche à poser quelques jalons, à donner quelques rappels ou à poser quelques questions pour bien saisir la nature et les enjeux des stratégies de coercition, notamment dans l’optique d’une réflexion plus approfondie sur les drones.
1 – Influer sur la volonté politique de l’adversaire:
Contrairement à la dissuasion qui vise à maintenir un status-quo, la coercition cherche à modifier celui-ci. Autrement dit, il s’agit dans les deux cas d’influer sur le processus de prise de décision de l’adversaire en imposant sa volonté sur la sienne. Dans le cas des stratégies de coercition, l’objectif recherché est d’obtenir de l’autre qu’il fasse quelque chose ou qu’il cesse de faire quelque chose.
Il n’est donc nullement question d’un simple rapport de force matériel, ni même de la nécessité d’une bataille. Ce dernier point est souvent la raison pour laquelle la coercition est parfois classée dans le domaine diplomatique (notamment lorsqu’elle prend la forme des sanctions économiques, financières ou commerciales) mais rarement dans celui de la guerre proprement dite (sauf à parler de la coercition punitive par représailles telle qu’imaginée par les théoriciens du bombardement stratégique).
On pourrait donc penser que la stratégie de coercition entre aisément dans le cadre de l’affrontement des volontés et de l’usage de la force (physique, psychologique ou symbolique) pour faire triompher l’une sur l’autre. Or, bien souvent les stratégies de coercition doivent être analysées à l’aune des enjeux, lesquels sous-tendent les volontés politiques des deux adversaires. Un raisonnement sur ces enjeux est donc nécessaire pour saisir l’intensité et la profondeur des coûts que l’adversaire pourra consentir avant de plier. Ainsi, une mauvaise appréciation de ces enjeux – et une concentration trop excessive sur l’idée que l’anéantissement et les représailles suffisent à faire plier toute volonté (« ils ne comprennent que la force ») – explique l’échec des bombardements américains sur le Nord-Vietnam à compter de 1964.
Destinés à progressivement obtenir du gouvernement de Hanoï qu’il cesse son soutien aux insurgés du Sud, les bombardements n’ont cessé de s’accroître en fréquence et en intensité, sans obtenir l’effet voulu. En effet, il aurait fallu tenir compte des coûts que le gouvernement du Nord-Vietnam était prêt à assumer et à faire assumer à sa population, pour toute une série de raisons qu’il n’est pas nécessaire de développer ici (enjeux plus absolus, gouvernement autoritaire, faiblesse de l’infrastructure industrielle, etc.)
Il apparaît donc comme vital de saisir qu’une stratégie de coercition doit tenir compte des enjeux de l’adversaire, qui sont le véritable soubassement de sa volonté politique. Ces enjeux ne sont pas forcément unitaires, et il s’agit aussi de bien distinguer la rhétorique de l’adversaire de ses intérêts réels. Ainsi, la campagne de coercition aérienne au Kosovo n’a porté ses fruits que lorsque les bombardements ont visé les intérêts propres des apparatchiks serbes, et non seulement les forces armées ou bien les infrastructures de communication, de commandement, de fabrication.
A défaut de cette réflexion sur les enjeux, les stratégies de coercition risquent de conduire à la montée aux extrêmes sous la forme de l’escalade des moyens employés, ce qui conduit mécaniquement à augmenter le coût de telles stratégies, parfois au-delà des enjeux et des objectifs initiaux qui les ont déclenchées. De la même manière, cette élévation mécanique des moyens employés risque de mettre en équation les stratégies de coercition avec des stratégies d’anéantissement, là où l’on voit bien que la coercition et l’attrition sont souvent plus efficaces dans la plupart des contextes.
2 – De l’usage indiscriminé à l’usage sélectif de la force:
Les stratégies de coercition peuvent également être analysées en fonction du mécanisme par lequel l’effet militaire produit l’effet politique choisi. En général, faire plier la volonté politique de l’adversaire conduit à chercher trois voies: celle qui consiste à faire plier les populations civiles, celle qui vise à affaiblir les capacités militaires ou de défense de l’ennemi, celle qui cherche à cibler les dirigeants adverses (par décapitation ou par pression sur les intérêts de ceux-ci).
On constate ainsi que la tendance doctrinale (et souvent opérationnelle) s’inscrit dans une tension fondamentale, notamment pour ce qui concerne les États-Unis. D’un côté en effet, la croyance qu’une utilisation massive et brutale de la force -discriminée ou non- permet d’atteindre directement l’objectif voulu tend à appuyer l’usage de stratégies d’anéantissement. De l’autre, l’adaptation intellectuelle et pratique conduit à rechercher un usage plus sélectif de la force, à travers un abaissement du niveau d’usage de la coercition, et à travers une séparation entre menace et usage de la force. Les drones illustrent parfaitement cette évolution: ils permettent d’appliquer la coercition sur des individus ou de petits groupes d’individus, tant par l’usage de la peur que suscite la présence permanente des appareils robotisés au-dessus de leurs têtes que par le déploiement subit et brutal de la force brute.
D’autre part, les stratégies de coercition américaines tendent à être vues comme des mécanismes de causalité entre l’effet militaire (l’application de la force, même sélective) et l’effet politique (l’adversaire se pliant à la volonté américaine). Or, il faut bien constater que le lien entre les deux est davantage contingent, et demande une appréhension correcte du contexte dans lequel on applique la force. Ainsi, les preuves historiques ne permettent pas de dire que l’usage de la force sur les populations (par les bombardements) pousse celles-ci à faire plier leur gouvernement. De la même manière, cibler les dirigeants n’est pas systématiquement la solution, et relève d’une vision naïve des systèmes politiques et sociaux. Enfin, on peut penser largement que la coercition peut être entièrement ou partiellement contre-productive.
C’est la raison pour laquelle le stratégiste américain John Warden a suggéré, dans sa théorie des Cinq Cercles, une adaptation progressive de la stratégie de coercition au cours d’une campagne (aérienne pour ce qui le concerne) dans le sens d’un élargissement des cibles. Il faut noter néanmoins que son approche, si elle a le mérite de rappeler la nécessité d’un usage sélectif de la force, reste beaucoup trop mécanique sur les liens entre effets militaires et effets politiques. Par ailleurs, sa théorie a souvent servi à l’Air Force pour justifier le maintien ou le développement de systèmes d’armes aptes à mener ces missions. Enfin, il reste à souligner combien cette conceptualisation des opérations s’inscrit dans les préférences de l’establishment politique et militaire américain pour l’usage de la force, semblant en justifier l’usage en tout temps, sans en penser les conséquences et les effets possibles.

