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ILERI-Défense

Situation au Sahel Sahara et acteurs extérieurs

28 Octobre 2012 , Rédigé par ileridefense Publié dans #Etudes stratégiques et centres de recherche

Situation au Sahel Sahara et acteurs extérieurs

Situation au Sahel Sahara et acteurs extérieurs.
Enjeux politiques et sécuritaires au Sahel, par Mehdi Taje

Facteurs constitutifs et lignes de fracture

Tout d’abord, je tiens à préciser que je m’exprime à titre de chercheur indépendant. L’espace sahélien, tourmenté, sous-administré et sous-défendu, est travaillé depuis longtemps par des lignes de fractures et des facteurs de tension justifiant, à la faveur de l’incubateur libyen, l’explosion de la crise malienne, risquant par effet de contagion de déstabiliser toute la zone. En tant que géopoliticien, je crois à la rémanence historique, c’est-à-dire à la nécessité d’inscrire les événements sur le temps long de l’histoire afin de ne pas se laisser abuser par le poids du présent, du sensationnel et de la géopolitique spectacle véhiculée par certains médias. Relativement aux événements secouant le Sahel, il convient de prendre de la hauteur tant le panorama stratégique est brouillé par l’actualité dont l’épisode malien constitue l’épicentre. A ce stade, il convient de garder à l’esprit que plus le temps passe et plus une crise développe des crises dans la crise, gagnant ainsi en complexité pour finir par embraser toute la région.

L’espace sahélien, véritable polygone de crises, est travaillé par des lignes de fractures inscrites dans le temps long de l’histoire et qui continuent à produire leurs effets, et par des éléments plus récents se surajoutant et amplifiant la vulnérabilité du champ.La géographie même de cet espace, dit désertique, favorise une remise en question des frontières établies par les États, l’étatisation postcoloniale de l’espace ayant bouleversé les frontières ethniques et les modes de vie traditionnels, notamment la libre mobilité des hommes et des biens, caravanes, commerce, transhumance et nomadisme. Le télescopage entre l’autorité étatique et l’autorité traditionnelle des populations nomades Touaregs, Toubous, etc. participe à l’explication du système de conflits que constitue notamment la crise malienne.

Deuxième facteur, de nombreux conflits sahéliens trouvent leur origine dans la fracture Afrique blanche-Afrique noire induite par la traite d’abord islamo-arabe puis européo-coloniale, souvent renforcée par la complicité de populations noires (ethnies différentes et rivales). Lors de la décolonisation, les États regroupant administrativement des populations caractérisées par de lourds contentieux historiques, notamment les ethnies victimes de la traite, doivent assurer la cohabitation de tribus ayant participé activement au sein de l’ancien appareil négrier. Second aspect de cette ligne de contact, la plupart des États situés entre les latitudes 10° Nord et 20° Nord sont caractérisés, dans leur architecture interne, par une fracture Nord-Sud qui traduit une opposition avant tout ethnique entre populations blanches, souvent arabisées, et populations noires. Selon la formule de Bernard Lugan, « un rift racial qui part de la Mauritanie pour s’étendre jusqu’au Soudan et qui sépare des Afriques(s) dites « blanches » d’autres Afrique(s) dites « noires », brise en deux la plupart des pays sahéliens » [1]. Au Mali, l’opposition fondamentale est celle des Blancs, Maures et Touaregs, et des ethnies africaines noires. La rébellion est nordiste et touareg. La fracture raciale Nord-Sud, ancrée dans l’histoire et à la base d’une profonde conscience ethnico-tribale, paraît difficilement conciliable avec le concept d’État-nation hérité de la décolonisation. Les implications philosophiques de cette question sont lourdes de conséquences. Comment, en effet, envisager que les Touaregs, anciens dominants à l’égard des ethnies du Sud, puissent accepter la domination de ces mêmes ethnies, consacrée par le colonisateur puis par l’État malien après la décolonisation ? De véritables murs d’incompréhension, parfois d’hostilité, se sont érigés dans le temps, minant le processus d’édification d’un véritable sentiment national, indispensable à l’émergence de l’État-nation. Tant que cette problématique ne sera pas posée de manière claire, sans dérobade, il n’y aura guère de solution durable à la crise malienne.

Nous pouvons citer d’autres facteurs s’inscrivant dans le temps long de l’histoire : l’opposition centre-périphérie, l’impact du colonialisme qui sut jouer des rivalités des différents acteurs en s’opposant à la poussée musulmane dominatrice venant du nord par un soutien tactique aux populations noires les plus vulnérables. La colonisation n’a fait qu’instrumentaliser les rivalités entre les différentes ethnies et les peurs des plus vulnérables qui cherchaient à échapper à la pratique de la traite et aux razzias, afin d’ancrer et de consolider son emprise. C’est ainsi que lors de la décolonisation, les antagonismes, les rivalités et les haines «en sommeil » émergent, plongeant le théâtre sahélien dans des guerres civiles ou des conflits dits internes.

A ces facteurs historiques se juxtaposent de nouveaux facteurs déstabilisateurs : la défaillance politique et économique des États sahéliens, incapables d’assumer les attributs de la souveraineté sur l’ensemble de leur territoire et de s’ancrer à la modernité ; la spéculation islamiste par des forces obscures qui sont loin de toute foi religieuse, encore plus de l’islam ; les sécheresses et famines amenées à s’amplifier compte tenu des effets attendus du réchauffement climatique ; la pauvreté, la précarité économique et sociale et le manque de perspective d’avenir pour toute une jeunesse désœuvrée ; l’explosion démographique (en 2040, la population sahélienne devrait doubler pour atteindre 150 millions d’habitants) ; la montée en puissance des trafics en tous genres et notamment du trafic de drogue en provenance d’Amérique Latine ; le terrorisme incarné essentiellement par AQMI, les rivalités et tensions entre États sahéliens, les ingérences des puissances extérieures instrumentalisant les facteurs de tensions afin de mieux contrôler les richesses avérées et potentielles (pétrole, gaz, uranium, fer, or, cuivre, étain, etc.), enfin les effets induits de la guerre en Libye. En effet, la déstabilisation de la Libye, suite à l’intervention de l’OTAN, a libéré des forces (dissémination d’armes sophistiquées, retour massif de réfugiés sahéliens et de Touaregs armés incorporés à l’armée de Kadhafi), aboutissant au réveil de la rébellion touareg au Mali, matérialisée par l’attaque le 17 janvier 2012 par le MNLA contre de nombreuses localités et garnisons militaires du nord Mali. La suite, nous la connaissons ! En reprenant l’interjection du Sphinx à Œdipe : «Comprends ou tu es dévoré».

Aujourd’hui, le Sahel est caractérisé par le développement de logiques de chaos : des espaces d’anomies émergent, risquant d’engendrer une déstabilisation durable de l’océan sahélien (mer de sable), mais aussi, par effet induit, du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest, d’où l’empressement manifesté par la CEDEAO de se saisir de la crise malienne. Néanmoins, la crise est complexe, à l’image d’une équation mathématique à plusieurs inconnues. Encore faut-il en saisir tous les aspects et ne pas se laisser abuser par le jeu des uns et des autres. Afin d’aboutir à une solution durable, encore faut-il poser le bon diagnostic ! L’océan sahélien, cette mer intérieure, est marqué par des cicatrices encore à vif, héritage d’un passé chargé de lignes de fractures et de facteurs de tensions.

Il me paraît important d’insister sur un point : l’éclatement d’un foyer d’instabilité au Sahel menace la stabilité et la sécurité des pays du Maghreb sur le long terme. Ces deux théâtres forment des espaces conjugués avec des développements coordonnés inhérents à leur histoire et à leur géographie communes, caractérisés par de fortes interdépendances et aux destins intimement liés. Les liens de causalité sont forts, aboutissant, selon le concept de liaison des effets de Castex, à l’émergence d’une entité géopolitique maghrébo-sahélienne. Il n’est plus possible de poser la problématique du Maghreb en l’isolant du flanc sud sahélien. Une concertation permanente s’impose entre les pays du Maghreb sur le présent et l’avenir de la scène sahélienne. Malheureusement, nous en sommes loin ! En effet, les pays maghrébins en transition démocratique ou en phase pré-révolutionnaire s’expose aux diverses menaces projetés par le vide sécuritaire caractérisant le flanc sud sahélien dopé par l’insécurité libyenne. L’exacerbation des tensions tribales et religieuses sur fond de rivalités régionales et d’ingérences étrangères présente le risque d’une longue période d’incertitude et d’instabilité. En outre, la polarisation Sahel-Libye donne de la résonance aux forces centrifuges travaillant l’État libyen. La Cyrénaïque, riche de ses ressources énergétiques, pourrait basculer vers l’Égypte ouvrant une brèche dans la géopolitique régionale. Le drame libyen n’est pas terminé. Parallèlement, les puits pétroliers ont créé de nouvelles territorialités tribales nourrissant les convoitises et les divisions ancrées dans le temps long de l’histoire et gelées durant la période Kadhafi. Ni le Conseil National de Transition ni le gouvernement en place avant et après les élections législatives du 7 juillet 2012 n’ont pu surmonter ces forces déstructurantes qui ressurgissent du fond de l’histoire libyenne. Aujourd’hui, à l’image de l’Irak, la Libye mène une lutte acharnée pour maintenir son unité.

Il est clair que la crise malienne, par ses effets induits, exacerbe les rivalités et les tensions entre les pays du Maghreb et pèse négativement sur la dynamique maghrébine. Les initiatives et positions divergentes des uns et des autres ternissent l’image d’un Maghreb désuni et distant de ses obligations stratégiques communes. L’édification du Grand Maghreb est une nécessité régionale et une nécessité aussi dans le contexte de la mondialisation et de la multiplication des initiatives d’intégrations dans le monde. L’affirmation du Grand Maghreb comblerait un vide stratégique tout en forçant une plus grande responsabilité internationale dans le présent et l’avenir de la zone Maghreb – Sahel. Plus globalement, Méditerranée, Maghreb et Sahel constituent une matrice travaillée par des forces et des logiques communes. Comme le soulignait le 19 septembre 2012 le ministre italien de la coopération internationale, Andrea Riccardi, dans un entretien accordé au quotidien italien Corriere della Sera, « je crois que la nouvelle frontière de l’Italie aujourd’hui est plus au sud de la Méditerranée, elle arrive au cœur du Sahel et du Sahara, où passent les routes des trafiquants d’hommes et d’armes » [2]. L’Amiral Dufourcq abonde dans ce sens : « l’évolution en cours de l’Afrique du Nord est aujourd’hui prolongée par la question sahélienne qui fait du rivage sud du Sahara une nouvelle frontière méditerranéenne. On perçoit mieux désormais que l’Afrique du Nord est d’abord une grande île, raccordée à l’Afrique noire par l’océan sahélien et à l’Europe du Sud par la Méditerranée. C’est de ces deux régions qu’elle reçoit les influences importantes qui pèsent sur la transition politique et économique en cours.

C’est ainsi que la Méditerranée connaît aujourd’hui une vraie question nord-africaine connectée étroitement à une vraie question sahélienne » [3].

Puissances régionales et puissances extérieures

L’Algérie a attentivement suivi les péripéties de la crise : nous lui devons les accords entre Alger et Bamako passés en 2006 ainsi que la médiation ayant permis la signature du pacte national du 11 avril 1992. Or, ces accords n’ont pas saisi les problèmes de fond, ils n’ont fait que geler temporairement les antagonismes. La suite, nous la connaissons. Relativement au rôle de l’Algérie, il convient de garder à l’esprit que la zone sahélienne fixe des intérêts multiples par elle-même, mais qu’elle ne se suffit pas à elle-même.

Dans cet espace, l’Algérie, le Maroc et antérieurement la Libye développent des dispositifs diplomatiques, militaires et secrets obéissant à des calculs de neutralisation de l’autre. Les rivalités sont vives, l’enjeu étant de s’assurer le leadership sur un Sahel tourmenté et vulnérable, mais offrant de multiples opportunités. En effet, l’effacement programmé de la Libye en tant qu’acteur régional majeur dans la zone ouvre un large boulevard à un monopole stratégique pour l’Algérie qui n’a jamais caché, depuis 1962, ses visées à l’égard de ces espaces, notamment le théâtre saharien.

Alger, compte tenu de son histoire, de la présence de Touaregs sur son territoire et de ses ambitions, développe depuis de longues années une stratégie complexe. Là encore, je pose des hypothèses de travail pouvant contribuer à livrer des clefs d’intelligibilité. Sans nier l’existence au Sahel d’un noyau dur d’islamistes radicaux vecteurs d’un message politico-religieux et ayant recours au terrorisme et à la violence armée, une deuxième clef d’analyse permet de mieux cerner la portée d’AQMI au Maghreb et au Sahel. À l’intérieur de l’État algérien se situent des centres de décision aux stratégies divergentes qui mènent une lutte interne pour le pouvoir et le contrôle des richesses nationales. A la mort du président Boumediene (décembre 1978), un groupe d’officiers attachés à situer le centre réel du pouvoir algérien en retrait du gouvernement officiel s’est attelé à mettre en place une hiérarchie parallèle, junte dont les excès ont engendré pour un temps une faillite économique, sociale et politique du pays. (Je cite) :« Le champ des manœuvres est d’autant plus ouvert et complexe que, contrairement à une idée répandue, le Haut commandement de l’armée algérienne n’est pas monolithique. Il existe une multitude de clans rivaux en fonction de l’origine régionale, des écoles de formation, de leurs connivences extérieures et des secteurs de l’économie qu’ils contrôlent. Et tout cela constitue une espèce de société féodale où le pouvoir de chacun est évalué à l’aune de sa capacité à protéger et enrichir les siens ainsi qu’à diminuer le pouvoir et la richesse des autres. Il est évident que, pour certains, tous les coups sont permis »[4].

Dans le cadre de cette lutte, des hommes pivots du mouvement armé du GSPC, devenu AQMI, seraient aux ordres d’un clan disposant de puissants relais au sein des services algériens. Les actions entreprises, aussi extrêmes soient-elles, ne seraient ni plus ni moins que des messages adressés aux clans adverses. En ce sens, il convient d’établir une distinction entre commanditaires avisés, poursuivant des objectifs stratégiques ou personnels et les exécutants instrumentalisés, simples pions sur un échiquier, mais fondamentalement imprégnés par l’importance de leur cause. Le chômage et les injustices sociales, conjugués à l’absence de progrès économiques et sociaux, jouent en faveur des commanditaires et de la persistance du terrorisme en Algérie. En outre, la stratégie occidentale de harcèlement et de stigmatisation des musulmans alimente le choc Occident-Islam et favorise l’endoctrinement et le recrutement des exécutants.

AQMI avancerait ainsi sensiblement au gré des intérêts de cercles du pouvoir algérien. Comme le souligne Alain Chouet : « la violence dite islamiste algérienne ne se confond pas avec le djihadisme internationaliste du type Al-Qaida (…) Cette violence paraît toujours fortement corrélée aux aléas et aux vicissitudes de la vie politique algérienne » [5] Jeremy Keenan précise : « le DRS opère vraiment comme un État dans l’État. Et il est à peu près sûr que les cercles politiques dirigeants, surtout à la présidence et au ministère de l’intérieur, ne sont pas entièrement au fait de ses multiples activités au Maghreb et au Sahel » [6].

La menace d’AQMI pose en réalité la problématique de la maturité historique de l’État et de la société algérienne et de la nature du pouvoir algérien. En dépit du discours du président Bouteflika le 15 avril 2011 annonçant la révision de la Constitution et une ouverture politique en vue des élections législatives du 10 mai 2012, une frange du pouvoir algérien s’est empressée de freiner l’ouverture. C’est la réponse à court terme, les enjeux financiers liés à la rente pétrolière étant certes considérables. Comme le souligne dans une interview le colonel Med Samraoui, opposant algérien en exil, « les résultats du scrutin que certains voudraient à tout prix interpréter comme la victoire d’un clan sur un autre ne sont au mieux que le reflet de rivalités d’antichambres entre seconds couteaux et des signaux forts à ceux qui auraient été tentés par des pronostics liés au printemps arabe. Ils sont l’expression même de la non vie politique en Algérie où les jeux de rôles se résument à des permutations au sein d’une même broche. Le tout étant de préserver le statu quo et la suprématie du militaire » [7].

Ainsi, dans le cadre d’une sous-traitance, AQMI serait-elle en partie un instrument d’influence entre les mains de clans algériens générant une rente stratégique monnayable auprès des Occidentaux. Toutefois, les opérations d’AQMI n’obéissent pas toujours aux commanditaires, eux-mêmes en rivalité : il arrive que des opérations, notamment au Sahel, échappent à leur contrôle, reflétant une volonté d’autonomisation, se retournant parfois contre des intérêts algériens. C’est une piste permettant de mieux comprendre AQMI, ainsi que la multiplication de groupes terroristes dans le nord du Mali. Alger a utilisé les forces et les faiblesses du Mali à son avantage. Certaines forces proches du pouvoir ont instrumentalisé AQMI et d’autres groupes à des fins strictement partisanes, au détriment de la région. Lorsque d’autres factions algériennes rivales sont victimes de ces initiatives, elles renforcent le gouvernement malien. Encore une fois, le jeu algérien est complexe.

Certes, l’Algérie a envoyé des instructeurs dans le nord du Mali et participé à l’équipement de l’armée malienne afin de lutter contre AQMI. Certes, Alger a piloté de nombreuses réunions à l’échelle régionale et internationale tout en créant en avril 2010 le CEMOC (Comité d’état-major opérationnel conjoint) visant à coordonner les efforts de quatre pays du champ (Algérie, Mauritanie, Mali et Niger) dans la lutte contre le terrorisme. Cependant, le CEMOC semble centré sur les intérêts algériens, trois pays du Maghreb (Maroc, Tunisie et Libye) étant exclus de cette structure, ce qui témoigne de la persistance de démarches désarticulées, souvent déterminées par la sourde défiance qui divise les riverains de l’océan sahélien, alors que la menace dicte une action concertée, en mesure d’identifier des intérêts convergents. En dépit de la dernière réunion des ministres des Affaires étrangères des pays du champ tenue le 6 août 2012 à Niamey, face à la minute de vérité, le CEMOC s’est avéré totalement inefficace, révélant l’engagement erroné sur le plan stratégique de l’Algérie.

Relativement à l’Azawad, Alger n’a pas intérêt à un État touareg indépendant, sachant le risque de contagion à l’égard de sa communauté touareg, du risque de balkanisation de son flanc sud sahélien et de la forte probabilité que ce nouvel État soit totalement sous l’emprise des puissances occidentales. La présente crise conforte plutôt la cause marocaine, les menaces de balkanisation dans la région provoquant une prise de conscience générale quant au danger de multiplier des États fantoches, nécessairement faibles, dans l’espace saharien. Le détricotage de la région ne serait profitable à personne sur le long terme. Il est vraisemblable que les puissances occidentales accorderont au Maroc et à la Libye, le cas échéant, un soutien ferme dans le but d’éviter les risques de chaos ou de somalisation. Néanmoins, d’autres facteurs et acteurs entrent en considération relativement à AQMI et à la crise secouant le nord du Mali.

AQMI et la montée de l’islamisme radical

Là encore, les choses sont complexes. Sans nier l’existence d’activités criminelles, il semble opportun de relativiser l’importance d’AQMI, ce « rejeton d’Al-Qaida » surestimé par certains acteurs qui cherchent à en tirer profit plus qu’à l’éradiquer. Une réelle contestation politique islamiste peut dégénérer en violence islamiste du fait de l’accumulation et du pourrissement de frustrations de nature politique et économique (concept de sociétés bloquées). Mais derrière, peuvent se cacher toutes les manipulations possibles.

Pour les criminels parcourant l’océan sahélien, se revendiquer d’Al-Qaida, c’est se donner une envergure susceptible de faire monter les enchères lors d’enlèvements ou de toute autre activité criminelle. De fait, la menace salafiste, réelle car porteuse d’un message politico-religieux, est «mise à la sauce» de toutes les problématiques locales : trafics en tous genres, recherche de rentes, rivalités politiques, conflits d’intérêts entre nomades et sédentaires (Arabes et Touaregs, Maures et Noirs, etc.), poids relatif de l’armée et des services de sécurité au sein des différents pays, appétits des grandes multinationales. AQMI ne constitue en tant qu’entité politico-religieuse qu’un irritant aggravant les facteurs géopolitiques et géoéconomiques déstabilisant l’espace sahélien.

Ce que l’on désigne sous le nom d’AQMI n’est qu’un conglomérat mafieux non homogène, composé de bandes aux intérêts disparates, souvent rivales, parfois unies quand elles sont collectivement menacées. Comme le souligne Alain Chouet : «On y trouve trois ou quatre composantes algériennes, deux ou trois composantes touaregs, quelques éléments maliens et mauritaniens. Tout ce petit monde vit essentiellement de trafics et de rapines, sans projet politique ni stratégique au-delà d’un discours convenu pour se légitimer. La débâcle libyenne a été évidemment une aubaine pour certains de ces groupes qui ont récupéré des armes bonnes à vendre sur le marché international ainsi que des « otages » ou des « protégés » de l’ancien régime libyen qui sont également monnayables».

Dans ce cadre, AQMI semble être l’arbre qui cache la forêt, le terrorisme amplifié voilant les véritables enjeux. Qu’ils s’appellent AQMI, MUJAO, Ançar Eddine ou autre, il s’agit d’acteurs cherchant à tirer profit du désordre sahélien. Ces réseaux mafieux locaux, tel un nodule, se greffent sur un corps malade en se donnant une rhétorique «qaïdiste» afin de brouiller les cartes. Les trafics sont nombreux : armes, véhicules, cigarettes, êtres humains, déchets toxiques, médicaments, pétrole, avec une fulgurante montée en puissance du trafic de drogue (cocaïne depuis l’Ouest et héroïne de l’Est, érigeant la ceinture sahélienne en véritable «hub du narcotrafic»). Ces trafics ont toujours existé. Ils ne constituent qu’un élément supplémentaire de déstabilisation sur l’échiquier sahélien.

Relativement à la poussée de l’islam radical au Sahel et plus précisément dans le nord du Mali, il faut condamner les actes atroces perpétrés au nom de l’application de la Charia par Ançar Eddine et le Mujao, actes terrorisant les populations et menaçant un patrimoine fabuleux inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais là encore, les choses sont complexes et il convient de ne pas céder à l’émotionnel. L’islamisme radical apparaît comme étant le conduit par lequel s’enracine le crime organisé. Selon de nombreux observateurs de la scène malienne, les actes imputés à une application rigoriste de la Charia, lapidation, amputation, destruction de mausolées et autres sont autant d’initiatives visant avant tout à détourner l’attention sur la multiplication des trafics, notamment du trafic de drogue. Par ailleurs, à travers ces actes insupportables, ces fondamentalistes visent également à briser les structures traditionnelles d’encadrement des populations afin de mieux les contrôler et les asservir.

En réalité, ces poussées d’un islam radical s’inscrivent dans le temps long et ont jalonné au cours des siècles l’histoire de la bande sahélienne. Périodiquement, lorsque les musulmans orthodoxes jugeaient que l’islam pratiqué par les populations islamisées n’était pas convenable, voire déviant (car imprégné de rites d’origine animiste faisant toute l’originalité de l’islam des confréries soufies ancré dans ces régions), ils lançaient le jihad. Par exemple, pour les Almoravides au XIème siècle, derrière le paravent de l’islam et du jihad, il s’agissait en réalité de prendre le contrôle des villes et des routes de l’or, puis des richesses de l’empire du Ghana. Comme le souligne Bernard Nantet, «depuis une dizaine de siècles, le thème de la guerre sainte a porté nombre de meneurs à lever des troupes de nomades, de laissés-pour-compte ou de cadets en rupture, dans le but de faire la guerre aux mauvais croyants, sinon aux non-croyants, autrement dit aux animistes et aux païens. Le moteur de ces poussées guerrières sous le voile de la religiosité fut toujours le contrôle du commerce transsaharien ». Il en est de même aujourd’hui, les mouvements se revendiquant de l’islamisme aspirant principalement à contrôler les routes et l’ensemble des trafics prospérant grâce au chaos malien. Leurs mobiles profonds ne sont guère différents de ceux qui animaient leurs prédécesseurs sous couvert de religion. Par ailleurs, les atrocités commises le sont souvent, non pas par les chefs de ces groupes ou sur leur ordre direct, mais par des jeunes désœuvrés basculant dans la criminalité et profitant du chaos afin de faire régner leur propre loi sur une population terrorisée. Enfin, des garde-fous ancrés dans le temps long de l’histoire existent, l’Islam africain sécrétant ses propres antidotes contre l’extrémisme. Comme le souligne Bernard Nantet, « si l’on veut faire un rapprochement audacieux, c’est Che Guevara voulant entraîner les maquis congolais dans la lutte contre l’impérialisme. Trop de différences culturelles : l’Afrique subsaharienne a le don de digérer les idéologues surtout lorsqu’ils s’avisent de vouloir jouer les maîtres à penser et à agir » [8].

Par ailleurs, l’extrémisme islamiste s’affirme de plus en plus en tant qu’ultime refuge face aux frustrations économiques, sociales et politiques et en tant qu’alternative au modèle démocratique occidental rejeté par les populations. Il appartient à l’Afrique de se créer son propre modèle incorporant l’ensemble de ses spécificités et singularités. 

N’oublions pas deux facteurs majeurs éclipsés par la focalisation sur le terrorisme et la poussée de l’islamisme radical (effet de diversion) :

Le jeu des puissances extérieures

L’insécurité endémique et persistante doit être analysée avec prudence et remise en perspective par rapport aux stratégies des puissances étrangères. L’arc sahélien attire toutes les convoitises du fait des richesses de son sous-sol et des futurs projets de désenclavement des ressources énergétiques (TGSP, etc.). Fournisseur prépondérant d’énergie à l’horizon 2030, le Sahel suscite des rivalités pour le contrôle des gisements (lieux de production), enjeu majeur, mais également des itinéraires d’évacuation dessinant jour après jour une nouvelle géopolitique des tubes. Une superposition de la carte des conflits et des ressources à l’échelle africaine est édifiante.

Deux projets géopolitiques assortis de dispositifs diplomatiques et militaires s’affrontent sur fond d’enjeux énergétiques au sein du couloir sahélien : un projet chinois visant à terme à désenclaver les richesses pétrolières et minérales du Sahel à travers Port Soudan vers la mer Rouge suivant un axe horizontal depuis la Mauritanie, et un projet occidental visant à désenclaver ces richesses à travers le Golfe de Guinée. Ce double tropisme pourrait être bouleversé par la puissance établissant son influence en Libye. Tout en opérant une jonction entre les ressources libyennes et sahéliennes (éventuelle prolongation du Green Stream reliant la Libye à la Sicile vers l’oléoduc Doba Kribi désenclavant le pétrole tchadien vers le Golfe de Guinée), cet état de fait aboutirait, à travers le point d’appui libyen, à la création d’une ouverture sur le théâtre méditerranéen.

Dans ce cas de figure, il s’agit de cartels, des grandes Majors et nous basculons dans les intérêts stratégiques et les identités multiples. Ces acteurs disposent des moyens de corrompre, créer des leurres, posséder une armée privée, armer des rébellions et des dissidences. Leur capacité d’action est puissante. Par ailleurs, des États les soutiennent : ainsi, la menace terroriste est amplifiée, voire nourrie, afin de permettre à des États en rivalité pour la prise de contrôle des richesses, de se positionner militairement au sein de ce couloir stratégique reliant l’océan Atlantique à la mer Rouge et offrant la possibilité de peser sur les équilibres géopolitiques et énergétiques du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest.

Mise en perspective, l’opération libyenne apparaît comme étant l’étape liminaire, l’amorce d’une opération d’envergure visant l’implantation de bases militaires et le déploiement de forces spéciales plus conséquentes afin de nettoyer, dans un premier temps, la bande sahélienne avec ou sans l’accord des États riverains. L’objectif stratégique reste la pénétration militaire.  D’ores et déjà, il convient de rappeler, outre les dispositifs français au Niger et au Burkina Faso, les troupes spéciales apportant leur appui en termes de formation mais également d’engagement de combat à des armées locales, le réseau de bases secrètes américaines [9] avec comme point focal le Burkina Faso, le déploiement d’Eucap Niger avec pour vocation de s’étendre au Mali et à la Mauritanie, l’implantation d’une base militaire secrète dans le sud libyen abritant des drones sophistiqués en mesure d’assurer des missions de surveillance et de renseignement. Début décembre 2011, William Hague révélait que son gouvernement était en train de cofinancer la construction d’une base militaire à la frontière entre l’Algérie et le Mali pour rendre plus efficace la lutte contre Al-Qaïda au Maghreb islamique dans la région du Sahel » [10]. Enfin, selon El Khabar en date du 16 août 2012, la France, le Royaume-Uni, l’Espagne et l’Italie formeraient une force spécialisée de combat d’environ 2000 hommes devant se déployer rapidement afin d’éliminer la menace terroriste au Sahel. Cette force, équipée de moyens aériens et terrestres significatifs, était entraînée à diverses opérations en territoire libyen depuis février 2011.

Après l’éclatement du Soudan orchestré et planifié par les États-Unis et Israël, succèdent des plans de déploiement de troupes et de construction de bases militaires,  autant de points d’appui ayant pour vocation de quadriller le couloir sahélien, afin de :

  • Renforcer la sécurisation des approvisionnements en énergie et en matières premières sensibles ;
  • Lutter contre l’instabilité dans la zone sahélo-saharienne, aggravée par la prolifération des armes lourdes libyennes, cette instabilité galopante pouvant menacer la sécurité des approvisionnements ;
  • Dissuader sans équivoque des acteurs rivaux tels que la Chine, la Russie, l’Inde.

A ce stade, deux dispositifs non encore clairement formalisés s’opposent : la CEDEAO et l’Europe appuyant une intervention militaire au nord Mali et la contre-manœuvre algérienne. Tout en s’opposant à l’intervention, Alger s’abstient de mettre son potentiel militaire au service de la sécurisation du Sahel, se retrouvant ainsi marginalisée dans son voisinage direct. Mais l’Algérie pourrait prendre à contre-pied les forces d’intervention CEDEAO-Europe, une fois enlisées sur le terrain, et soutenir la résistance des acteurs hostiles, notamment AQMI, Ançar Eddine et le Mujao. Cette hypothèse explique les lenteurs et la prudence des partisans de l’intervention militaire.

En fait, les développements inhérents aux bouleversements actuels ne s’arrêtent pas au seul Mali. L’appui de Qatar aux groupes islamistes opérant au Mali et la présence du Croissant Rouge qatari sur le terrain témoignent d’un prolongement de la stratégie ayant déjà ciblé la Libye et la Syrie. La finalité de cette stratégie dans l’ensemble de la zone est de liquider les implantations terroristes et criminelles, de pousser jusqu’à son terme la logique politique du printemps arabe et d’éliminer les obstacles à l’exploitation des richesses naturelles régionales.

En réaction, l’Algérie, déjà engagée depuis 2006 dans une course aux armements d’une ampleur exceptionnelle, a encore élevé en 2012 le niveau de ses commandes militaires tout en renforçant son niveau de défense intérieur [11].

La réunion en marge de la 67ème Assemblée Générale des Nations-Unies consacrée au Sahel et tenue le 26 septembre 2012 a rassemblé les principaux pays concernés par l’avenir de la région. Suite à une quarantaine d’interventions, aucune convergence ne s’est dégagée, trahissant des calculs anciens précédant l’éclatement de la crise malienne et des affrontements masqués entre acteurs mondiaux et régionaux.

Dans ce contexte, trois grands axes se distinguent :

Les légitimistes tenant à hâter l’intervention militaire destinée tout juste à éliminer les groupes militarisés menaçant la souveraineté et l’intégrité des États africains. Cet axe est constitué par la majorité des États subsahariens et s’inscrit dans une préoccupation constante ;

Les puissances extérieures qui, sous couvert lutte contre le terrorisme et le crime organisé, convoitent les ressources naturelles avérées et potentielles et qui visent, à terme, une militarisation croissante de la zone afin d’asseoir leur contrôle et d’évincer les puissances rivales. Ces puissances, essentiellement occidentales, sont disposées à assurer l’encadrement et à apporter un soutien logistique à l’intervention militaire sans toutefois engager de soldats au sol ;

L’Algérie maintient sa ligne constante d’opposition à toute intervention ou ingérence de puissances extérieures dans la région, tout en soutenant la thèse du règlement politique négocié. Désormais, le double langage d’Alger et ses visées hégémoniques, sont ouvertement dénoncés par les pays du champ qui, tout en craignant sa capacité de nuisance qui reste vive, réalisent que la voie de la négociation est sans issue et qu’il est temps d’y mettre un terme. En dépit de ses moyens militaires modernisés et considérables, Alger se refuse à intervenir militairement en prétendant que la crise au Mali est un piège qui lui est tendu afin de l’entraîner dans un engrenage préjudiciable à toute la région et ouvrant la voie à une recolonisation du Sahel. Par ailleurs, les autorités algériennes agitent la menace d’une déstabilisation et d’un démembrement visant directement son intégrité et lancent en conséquence une campagne de mobilisation patriotique au nom de l’unité nationale [12].

La réponse algérienne témoigne de la vive perception d’une double menace :

- Une rupture stratégique avec les pays sahéliens avec le risque d’une crise militaire longue et difficilement maîtrisable ;

- La contagion de la révolution démocratique à l’échelle maghrébine imprégnant profondément la jeunesse et les élites algériennes.

Dans ce contexte, l’arsenal algérien ne s’avère d’aucun secours !

Le tableau régional illustre la précarité générale quelles que soient les péripéties politiques ou militaires à venir. Quant aux pays du Sahel, ils établissent clairement le lien entre l’affaiblissement de l’État et la prolifération des trafics et du crime organisé ; ils réalisent la vulnérabilité fondamentale de l’État et la nécessité de promouvoir un ensemble régional répondant plus sûrement aux défis économiques et sécuritaires ; ils accordent une plus grande confiance à la France et aux USA pour l’assainissement de la région (lutte contre les groupes armés et les trafics) en contrepartie d’une coopération légitime mutuellement avantageuse. Ils trouvent en particulier auprès de ces puissances un concours technique vital pour la modernisation et l’efficience de leur outil militaire.

En définitive, la crise malienne ouvre la voie à une nouvelle ère au Sahel et en Afrique de l’Ouest où les réalités ethnico-géographiques prévaudront sur les élites politiques post- coloniales et où l’Occident se donne un nouveau destin.

Compte tenu du potentiel minier, les puissances étrangères ont-elles intérêt à pacifier totalement cet espace par des aides massives au développement ou, inversement, est-il de leur intérêt de laisser s’enraciner une dose « d’instabilité maîtrisable » justifiant leur présence prolongée ? Se pose clairement en termes stratégiques la problématique de l’objectif final recherché. A l’échelle locale, certains acteurs sahéliens n’ont pas intérêt à ce que la zone soit pacifiée. Les États sahéliens eux-mêmes ont-ils intérêt à éradiquer les facteurs d’insécurité alors même que l’insécurité, notamment la lutte contre AQMI, alimente une aide internationale souvent détournée à des fins de politique intérieure et extérieure ?

Le crime organisé

Des acteurs divers sont attirés par cet espace fragile et s’allient avec des forces locales afin de tirer bénéfice du désordre : c’est ce que l’on peut qualifier de criminalisation des acteurs économiques : criminalisation financière ou crime organisé. Le danger réel risquant d’impacter durablement les équilibres des sociétés sahéliennes est la prise de contrôle du pouvoir par des groupes vivant de rentes criminelles. Ainsi se produit le basculement d’une criminalisation économique vers une criminalisation politique. La crise malienne, notamment le coup d’État du 22 mars 2012 et la crise institutionnelle qui perdure, révèlent à quel point la menace du crime organisé est invasive, bien plus sournoise et déstabilisatrice que quelques centaines de criminels se revendiquant de l’islamisme radical et disséminés sur une superficie équivalente à celle de l’Union européenne. Piraterie au large du golfe du Bénin avec des ramifications à terre, prises d’otages, multiplication des trafics, blanchiment d’argent… alimentent une économie de l’ombre en mesure de menacer durablement la sécurité des États sahéliens, condamnant tout espoir de démocratie et de bonne gouvernance. Marginalisé, le crime organisé a proliféré, connaissant un effet de souffle du fait de la mondialisation et des effets de la fragmentation des continents affectant de nombreuses régions du monde. Profondément défaillants, les États sahéliens, dépourvus de capacités militaires, policières, douanières, administratives, offrent un terreau propice à l’infiltration d’organisations transnationales criminelles s’emparant progressivement du pouvoir et aboutissant in fine à un renversement de souveraineté sur ces territoires.  Dans ce contexte, il convient de ne pas se focaliser sur un ennemi de confort (AQMI) et réfléchir plutôt à des stratégies de contre-ingérence et de lutte contre cet ennemi gangrénant les États sahéliens de l’intérieur et prospérant à la faveur de la dérégulation et de la précarité stratégique, de la faillite des États, de l’explosion démographique, de la pauvreté. Là sont l’urgence et l’enjeu d’avenir pour la région et pour le Maghreb !

Ces problèmes sécuritaires invitent à se saisir des questions de fond.

L’intangibilité des frontières

L’exemple malien prouve qu’une balkanisation supplémentaire du Sahel serait catastrophique si l’on tient compte de l’histoire ancienne, de la colonisation et de la décolonisation. Walvis Bay (rétrocédée à la Namibie le 28 février 1994), l’Érythrée (27 avril 1993), le Soudan du Sud (9 juillet 2011) et maintenant l’Azawad posent la problématique du principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Il est temps que ce principe soit réexaminé et que la réponse fondamentale soit mieux méditée, la restauration des nations historiques devant prévaloir sur les entités coloniales dressées artificiellement par les métropoles dans l’intérêt des calculs impériaux de l’époque. L’Afrique doit se réapproprier sa propre destinée. Il est temps d’aller vers la régionalisation bien comprise et le respect des ensembles homogènes sur la base des nations historiques ayant précédé le découpage colonial. Sans innover, sans s’interroger sur des formes plus souples de territorialité transcendant les lignes de fracture et les clivages du passé, le problème touareg et d’autres ne pourront pas être surmontés sur le long terme. Si l’on se réfère à la période des empires sahéliens, la structure politique dominante dans cet espace consacrait, sur le modèle des Cité-États de la Grèce antique, une large autonomie des villes  devant payer tribut à un État central. Dès qu’il s’affaiblissait, son autorité était systématiquement remise en cause par des tribus ou confédérations vivant souvent à la périphérie. Une nouvelle philosophie de l’Afrique s’impose !

L’opportunité de l’intervention militaire

Comme je l’ai évoqué précédemment, la CEDEAO pousse à une intervention militaire afin de sécuriser la transition au sud Mali et préparer la reconquête du Nord en appuyant une armée malienne restructurée. Cette option doit être au préalable dûment clarifiée : quel serait le mandat de la force d’intervention ? Quel format ? Qui est clairement l’ennemi ? Est-elle adaptée à la guerre en milieu désertique face à des groupes lourdement armés et aguerris ? Comment faire face aux objectifs de certains États de la région, à vocation hégémonique, poursuivant leur propre agenda ? Ne risque-t-on pas d’offrir l’occasion tant attendue par certaines puissances qui, sous couvert de lutte contre le terrorisme, s’efforcent de se positionner militairement dans cet espace devenu hautement stratégique ? Afghanistan, Irak, Kosovo, ces opérations n’ont-elles pas montré leurs limites ? Une intervention militaire hâtive prolongerait le drame indéfiniment, attiserait les rivalités inter et intra étatiques, risquant de déboucher sur des affrontements entre les communautés peuplant le nord du Mali (les Touaregs étant minoritaires et non homogènes) et d’embraser toute la zone. Comme le souligne un habitant de Gao, ce sont les populations du nord du Mali qui seront les premières victimes des futurs affrontements armés : « Quand les éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre. Les éléphants, ce sont les combattants d’ici et l’armée de Bamako avec ses soutiens extérieurs. L’herbe, ce sont les pauvres civils » [13].

En ce sens, nous privilégions la solution sahélienne, et là, le concept d’océan sahélien prend tout son sens. Partons du principe qu’aucune solution durable ne prévaudra si les riverains de l’océan sahélien sont en conflit entre eux : mettre en avant un consensus favorisant le règlement des différends entre Sahéliens. Dans ce cadre, l’organisation d’une conférence régionale regroupant l’ensemble des riverains de l’océan sahélien et associant les Touaregs, doit privilégier la négociation sur de bonnes bases et permettre d’élaborer une solution politique. Si une intervention militaire devenait inéluctable, elle devrait se faire dans ce cadre. Comme en mer, la sécurité ne saurait relever que d’un effort concerté des riverains, basé sur une perception commune des menaces et sur l’échange de renseignements afin de dissiper des stratégies qui, pour le moment, ne convergent pas. Bien au contraire, elles se croisent, voire se neutralisent au nom de calculs étroits. Il en va de même relativement au développement des pays du Sahel car, sans développement, aucune paix durable n’est envisageable.

Il convient également, en s’inspirant des pratiques anciennes faisant toute la singularité de la région, de promouvoir un « Conseil des Sages », « tiers bienveillant imprégné des réalités du terrain » en mesure de jouer le rôle de médiateur et de facilitateur par l’apaisement des tensions et la quête d’un consensus privilégiant le règlement des différends entre Sahéliens au sein d’un Conseil des riverains du Sahel. Le retour au réel est aujourd’hui une nécessité. Comme le souligne Bernard Lugan, « au Sahel, comme en Somalie ou en Ethiopie et partout ailleurs en Afrique, la solution passe par un urgent retour au réel géographique et ethno-historique redonnant toute leur place aux ethnies » [14].

Ultérieurement, à l’image du Dialogue 5+5 établi en Méditerranée occidentale, et compte tenu de la montée en puissance des menaces soulignant l’interdépendance accrue entre le Maghreb et le Sahel, il faudra œuvrer à la mise en place d’un 5+5 sahélien intégrant les cinq pays du Maghreb et le Mali, le Niger, le Tchad, le Burkina Faso et le Sénégal. Un continuum sécuritaire serait ainsi établi entre les deux espaces en miroir que sont la Méditerranée occidentale et l’océan sahélien. Dans l’absolu, si cette vision et cette structure existaient déjà, nous n’en serions pas là actuellement !

Face à la complexité sahélienne, méditons l’histoire ; elle nous livrera les clefs d’intelligibilité permettant de mieux surmonter les difficultés du présent. Si nous nous dérobons, si nous manquons de courage, elle nous écrasera !

Mehdi Taje, 9 octobre 2012


[1] Voir article de Bernard Lugan, 5 septembre 2012, “De la Somalie au Mali la solution passe le retour au réel ethnique”
[2] « Un nouvel Afghanistan risque de naître au Mali selon un ministre italien », le Monde, 19 septembre 2012, consulté le 20 septembre 2012.
[3] Jean Dufourcq, « L’enjeu méditerranéen », septembre 2012.
[4] Alain CHOUET,  Au cœur des services spéciaux : la menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers. Paris, La Découverte, 2011, p.231
[5] Alain CHOUET,  Au cœur des services spéciaux : la menace islamiste : fausses pistes et vrais dangers. Paris, La Découverte, 2011, p.227.
[6] Keenan, Jeremy, « Terrorisme et insécurité au Sahel : une leçon de contrefaçon géopolitique »,op.cit. p. 284.
[7] Radjef SAID, « L’Algérie est un pays sans souveraineté », Algéria-Watch, 10 septembre 2012
[8] Interview de Bernard Nantet, Paris, 20 avril 2010.
[9] Craig Whitlock, « U.S. expands secret intelligence operations in Africa”, Washington Post, 14 juin 2012.
[10] CF2R, bulletin Renseignor, N°700, 4 décembre 2011, p.2.
[11] En effet, selon le quotidien économique russe Vedomosti, l’agence russe d’exportation d’armes, Rosoboronexport, aurait conclu dans la célérité à l’automne 2011 un contrat de 500 millions de dollars pour la livraison à l’Algérie de 120 chars T-90, celle-ci en ayant déjà réceptionné 185 en 2010. Citant une source proche de Rosoboronexport, Vedomosti précise que cette vente a été motivée par la peur des révolutions qui agitent le monde arabe : « ces contrats ont été conclus sur fond d’instabilité croissante, après les révolutions en Tunisie et en Égypte et la guerre en Libye ». Alger dément ces affirmations arguant que la commande était antérieure aux événements de 2011.
[12] Voir Mélanie Matarese, Le Figaro, « Alger craint pour son unité nationale », 27 septembre 2012 : « Alors qu’à l’extérieur, les Affaires étrangères plaident encore pour la recherche « d’une solution politique », à l’intérieur, le pouvoir brandit la menace de la « déstabilisation ». La semaine dernière, le premier ministre Abdelmalek Sellal a appelé à un « front interne fort » capable de protéger le pays contre « des mains malveillantes » qui tenteraient de porter atteinte à l’unité du pays. Un discours développé de manière récurrente par la classe politique, à commencer par le président Bouteflika : « Les jeunes sauront se dresser contre les ennemis du pays et faire face aux instigateurs de la fitna et de la division ou aux velléités d’ingérence étrangère », a-t-il déclaré en mai dernier ».
[13] « Les Djihadistes du nord-Mali s’organisent en attendant la bataille », Jeune Afrique, 26 septembre 2012
[14] Voir article de Bernard Lugan, 5 septembre 2012, “De la Somalie au Mali la solution passe le retour au réel ethnique”

 

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