Lutte anti-piraterie : deux marins italiens demeurent prisonniers en Inde
C'est une affaire qui donne à réfléchir sur les conditions dans lesquelles des gardes armés protègent les navires croisant dans les eaux infestées de pirates, notamment dans l'océan Indien et ses parages. Le 15 février dernier, deux marins militaires italiens constituant une EPE (équipe de protection embarquée) et assurant la sécurité du pétrolier Enrica Lexie tirent sur ce qu'ils croient être une embarcation pirate en phase d'attaque de leur navire, qui se trouve alors à 64 km des côtes indiennes. Massimiliano Latorre et Salvatore Girone tuent deux des occupants du bateau, qui se trouvent être deux paisibles marins-pêcheurs indiens âgés de 24 et 50 ans, dont les corps seront retrouvés criblés de balles. Mis en place de manière parfaitement légale sur le pétrolier dans le cadre d'une loi italienne de 2011, les deux militaires ont été arrêtés par la police indienne et se trouvent depuis en prison. Les positions des deux pays sur cette affaire, qui s'est déjà transformée en crise diplomatique, sont tranchées : d'un côté, le gouvernement indien entend poursuivre les militaires italiens pour meurtre, ce qui pourrait leur valoir la prison à vie, en considérant qu'ils ont tiré sans raison dans les eaux sous souveraineté indienne. Le point de vue du gouvernement italien est diamétralement opposé : il a d'abord estimé que le pétrolier se trouvait dans les eaux internationales, avant de reconnaître l'inverse, tout en estimant que ses militaires devaient lui être rendus. En attendant, les deux marins sont emprisonnés à Thiruvananthapuram, dans l'État du Kerala. Ils sont séparés des détenus de droit commun, et peuvent se faire servir de la nourriture italienne.
On mesure avec cette affaire que la présence d'EPE à bord des navires commerciaux n'est pas nécessairement plus simple quand des marins d'État sont embarqués. Rappelons que la France n'accepte à ce stade que la présence de militaires de la marine nationale à bord des thoniers fréquentant l'océan Indien et qu'elle ferme les yeux sur la présence de gardes armés français employés par des filiales étrangères de sociétés françaises. On mesure la nécessité de disposer d'une législation internationale homogène, alors que, pour l'instant, chaque État interprète à sa manière la compétence universelle qu'accorde le droit de la mer. L'Europe s'est récemment saisie du problème. Après la visite à Bruxelles du Premier ministre italien Mario Monti, la semaine dernière, pour évoquer l'affaire avec la chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton, un porte-parole de l'UE a indiqué une piste : "Pour reconnaître le principe de gardes armés sur les navires, il faut une base juridique qui soit reconnue au niveau international. Et nous voulons que cela soit fait au niveau international, dans le cadre de l'Organisation maritime internationale."
En attendant, le sort de Massimiliano Latorre et de Salvatore Girone n'affecte pas seulement les relations entre l'Inde et l'Italie. Elle est devenue l'un des symptômes de la dégradation de la situation politique en Italie même, où le gouvernement est accusé de laisser pourrir l'affaire et d'être incapable de faire entendre sa voix.
Jean Guisnel, défense ouverte, lepoint