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ILERI-Défense

Les leçons de la bataille de l’Atlantique sont-elles applicables au cyberespace ?

23 Avril 2012 , Rédigé par ileridefense Publié dans #France

Written by Sivis Pacem on avril 23, 2012 – 12:49 -

Un certain nombre de spécialistes, la plupart marins d’eau douce, abordent pertinemment le cyberespace au travers d’analogies et de caractéristiques similaires avec le domaine maritime. D’une partie du collectif de l’Alliance Géostratégique aux Global Commons en passant par Daniel Ventre dans son dernier ouvrage, cette métaphore apparait moins surprenante lorsqu’elle émane d’un responsable de l’armée américaine¹.

(source)

 

L’originalité ici, cependant, réside dans le fait d’étudier la bataille de l’Atlantique pour la projeter comme stratégie d’entreprise afin de modeler une défense efficace face aux dangers permanents venus du cyberespace. C’est en tout cas la thèse que défend le Contre-Amiral David Simpson,vice-directeur de la DISA (l’agence du Pentagone qui s’occupe des Systèmes d’Information militaires). Pour mémoire, la bataille de l’Atlantique a eu un rôle crucial durant la seconde guerre mondiale en tant que route continue mais unique de ravitaillement à destination de l’Angleterre, de l’Afrique du Nord et, dans une moindre mesure, de l’URSS de Staline, alors alliée. Les îles britanniques, de par leur statut et leur position géographique particulière (une “puissance-île” à quelques encablures de l’Europe continentale) sont alors une épine de métal dans le flanc ouest de l’occupation nazie.

 

A la fin de l’été 1940, l’issue défavorable de la bataille aérienne de l’Angleterre fait comprendre à Hitler et à ses chefs militaires que le projet d’invasion ne pourra fonctionner. Très tôt et en parallèle, les Alliés et, en particulier les Américains, ont compris l’intérêt stratégique de cet avant-poste. Ils décident d’en faire la plate-forme idéale pour un futur débarquement sur les côtes françaises. Pour ce faire, l’île devra être constamment ravitaillée, autant en matières premières qu’en produits transformés et finaux et, évidemment, en capacités militaires : accueil des troupes, pré-positionnement des équipements, bases aériennes stratégiques, centres de formations et d’entraînement, etc.

Afin de perturber le plus possible le ballet ininterrompu des cargos et des Liberty Ships entre le continent nord-américain et les îles britanniques, la Kriegsmarine quadrille l’océan Atlantique et tout particulièrement la zone d’opérations Nord (du Golfe de Gascogne à la Norvège aux confins de l’Arctique et jusqu’aux côtes canadiennes). A partir des principaux ports français de Saint-Nazaire, de Lorient et de Brest, des meutes entières de U-Boot causent des dommages très importants à des navires civils peu armés et faiblement escortés.

Au fut et à mesure des pertes² importantes en navires et en hommes, les Alliés mettent au point de nouvelles tactiques, adjoignent puis spécialisent des moyens aériens tout en développant de nouvelles armes et technologies. Des convois comprenant des dizaines de navires, fortement protégés et dotés de moyens passifs et actifs de renseignements permettent de mettre en déroute puis de détruire une grande partie de la flotte sous-marine allemande. La stratégie élaborée réussira tellement qu’à la fin de la guerre, la quasi-totalité de la flotte de surface allemande et plus des 2/3 des U-Boot auront été coulés par le fond.

Si l’on compare maintenant l’ensemble des réseaux du Pentagone à la zone d’opérations nord-atlantique, on peut les considérer la partie d’un ensemble bien plus important, le cyberespace, comparable à la zone Atlantique toute entière. Les U-Boot allemands représentent l’élément asymétrique capable d’utiliser la vaste zone d’opérations à leur avantage. De surcroît, leur mobilité de la surface à une profondeur supérieure à 150 mètres, leur adjoint un paramètre supplémentaire puisqu’ils combattent dans un espace tridimensionnel. Du côté des Alliés, l’utilisation de plus en plus maîtrisée de l’arme aérienne à partir de la fin 42 leur permettra de gommer ce net handicap pour en faire in fine une innovation tactique permettant l’une des victoires stratégiques ! Ces aspects sont parfaitement transposables dans le cyberespace où les U-Boot ont l’avantage communément admis de celui qui mène l’action en utilisant des attaques asymétriques. Que cet avantage soit technologique, informationnel ou capacitaire (voire les trois³).

(source)

L’adversaire peut évoluer et s’adapter plus rapidement que l’action défensive ne l’autorise. Cependant, le concept ou plutôt la comparaison développée par l’amiral Simpson, mérite d’être développé car trop flou voire contradictoire.

Il préconise que la nouvelle approche d’une entreprise serait de développer une « défense collective » à l’instar des convois de navires dépassant sans problème la centaine d’unités. Les possibilités actuelles d’identifier les « zones clé » d’un ennemi potentiel et d’y placer autour et à l’intérieur sondes et détecteurs permettrait de limiter la zone de surveillance et d’anticiper des tentatives d’attaques sur le Système d’Information ciblé et à protéger.

Même si l’idée est séduisante et la possibilité de développer le concept en s’appuyant sur de réelles avancées technologiques, plusieurs interrogations majeures et écueils apparaissent. En premier lieu, il est de savoir de quelle « défense collective » il est ici question : au sein uniquement d’une partie du S.I. de l’entreprise, sur un S.I. étendu (implantations nationales voire internationales, filiales, partenaires, fournisseurs, clients) ou sur l’agrégation d’un ensemble de S.I. partenaires regroupés au sein d’une sorte de « GIE » de la sécurité ?

Par ailleurs, si les moyens techniques et les technologies ont fortement progressé ces 3 dernières années (avec une accélération en ce moment du fait des enjeux stratégiques du cyber encouragé par les USA), le gouffre semble se creuser entre la collecte et l’agrégation de l’analyse par rapport à l’analyse qui peut en être faite. Et quand on dit analyse on parle d’analyse humaine, c’est-à-dire par des spécialistes, longs et coûteux à former.

Enfin, il faut qu’une information réellement significative le soit dans un espace-temps de référence (c’est-à-dire valide) sinon, l’information peut être déjà obsolète avant même son traitement, son analyse ou sa diffusion ! En imaginant que ces conditions soient réunies, il faut être sûr de parfaitement qualifier le degré de la menace et ses impacts pour élaborer actions et réponses quasi-simultanées.

On le voit, l’idée de tirer des leçons du passé militaire et guerrier, récent ou non, est intéressante et sans aucun doute pertinente pour de nombreux thèmes et sujets. Comparer la zone d’opérations la plus disputée lors de la bataille de l’Atlantique par rapport au cyberespace et à ses conflictualités l’est tout autant. De nombreuses précisions sont cependant à apporter, des erreurs sont sans doute (et le seront encore à l’avenir) commises, mais on peut parier qu’une tendance forte se dessine sur ce front. Un front auquel votre serviteur et l’Alliance Géostratégique continueront d’apporter leurs contributions, aussi modestes soient-elles !

Si vis pacem para bellum (remerciements à Historicoblog et au Fauteuil de Colbert)

¹ Inspiré par cet article

² Record de 800 000 tonnes en novembre 1942

³ Enigma et codes chiffrés contre-carrés par l’Opération Ultra

 

alliance géostratégique

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