"La mort de Ben Laden a eu moins d'effets sur Al-Qaïda que les révoltes arabes"
Un an après la mort du chef d'Al-Qaïda, les experts estiment que la menace terroriste dans le monde est loin d'avoir marqué le pas. Anne Giudicelli, experte en terrorisme international, répond à FRANCE 24.
Il y a un an, jour pour jour, des commandos américains tuaient le chef d’Al-Qaïda, Oussama Ben Laden, l’ennemi public numéro un des États-Unis, à Abbottabad, au Pakistan. Un événement hautement
symbolique qui aura permis à l'Amérique de tourner une douloureuse page de son histoire contemporaine. Les experts estiment cependant que la menace terroriste dans le monde n’a pas été
affaiblie par cette disparition. Pis, la nébuleuse Al-Qaïda aurait continué à se développer depuis un an.
Anne Giudicelli, experte en terrorisme international et fondatrice du cabinet Terrorisc spécialisé dans l'étude des menaces politico-sécuritaires, répond aux questions de FRANCE 24.
FRANCE 24 - La disparition d’Oussama Ben Laden a-t-elle fait diminuer la menace terroriste dans le monde ?
Anne Giudicelli - Non, nul ne peut affirmer que la menace terroriste a baissé. D’ailleurs, les pays occidentaux restent très vigilants sur cette question. En réalité, les
conditions mêmes de l’élimination de Ben Laden par les États-Unis ont fait de celui qui était déjà une icône de son vivant, un martyr. Par conséquent, le modèle et l’exemple à suivre qu’il
représentait pour certains ont été renforcés. En ce qui concerne Al-Qaïda, la mort de Ben Laden n’a pas affaibli l’organisation ; au mieux elle n’a pas changé grand-chose à son fonctionnement.
Avant sa disparition, Ben Laden n’était déjà plus un décisionnaire sur le terrain et le réseau fonctionnait sans lui. D’ailleurs, une répartition des rôles au sein de l’organisation avait déjà
été entamée de son vivant. Al-Qaïda avait en effet commencé à faire émerger plusieurs nouveaux leaders dans le cadre d’une régionalisation de ses activités dans des zones stratégiques telles
que le Sahel et la péninsule Arabique.
F24 - Cette disparition a-t-elle eu une incidence sur la stratégie globale d’Al-Qaïda ?
A. G. - Il faut rappeler que la mort de Ben Laden est intervenue au beau milieu du "printemps arabe". Un an plus tard, on peut affirmer que la dynamique de ces révoltes a eu
davantage de répercussions sur Al-Qaïda que n'en a eues la mort de Ben Laden, malgré le symbole qu’il incarnait pour les courants extrémistes islamistes.
Car, finalement, les peuples arabes ont obtenu ce que rêvait de faire le groupe, c'est-à-dire faire tomber des régimes jugés proches des Occidentaux. Je pense notamment à des pays comme
l’Égypte, dont le pouvoir était honni par Al-Qaïda. Ce qui a dépossédé l’organisation de Ben Laden de l’un des objectifs fondamentaux sur lesquels il s’est construit. Après une phase de
sidération, Al-Qaïda a décidé de s’adapter et de tirer profit de ce contexte. Je pense notamment au Yémen, où Al-Qaïda était déjà fortement implantée. L'organisation a profité du soulèvement de
la population contre le régime en place pour se développer dans le chaos et consolider son assise pendant que le pouvoir était occupé à réprimer les manifestations.
F24 - Quel a été l’impact de sa mort sur la politique anti-terroriste américaine ?
A. G. - Même si la menace terroriste reste présente, Ben Laden incarnait une décennie guerrière pour les États-Unis. Depuis le 11 septembre 2001, les Américains s’étaient
engagés dans de coûteuses campagnes militaires en Irak et en Afghanistan au nom de la lutte contre le terrorisme. Ben Laden était devenu un objectif prioritaire et obsessionnel aux yeux de
l’ancien président George W. Bush. Même son successeur Barack Obama avait promis d’éliminer le chef d’Al-Qaïda, que ce soit lors de sa campagne électorale ou après son arrivée au pouvoir. Son
équipe de campagne actuelle utilise cet événement comme l’un des plus grands succès de son premier mandat. La mort de Ben Laden, vécue comme une victoire aux États-Unis, a surtout permis de
justifier un changement stratégique régional des Américains, illustré par leur retrait d’Irak et d’autres théâtres d’opération comme l’Afghanistan. Cette réorientation voulue par le président
Barack Obama ne pouvait se faire tant que Ben Laden était en vie.
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