Centrafrique : la non intervention française peut-elle déboucher sur le chaos ?
En Centrafrique où villes et bourgades tombent aux mains d’un curieux mouvement baptisé Seleka (coalition en langue sango), les médias parlent de « blitzkrieg » quand il ne s’agit que dune razzia lancée par deux ou trois centaines d’hommes. Après avoir écumé le pays depuis des années, ces coupeurs de route tentent aujourd’hui de marcher sur Bangui défendue par trois ou quatre centaines de militaires gbaya en déroute. Nous sommes donc en présence d’une de ces nouvelles péripéties ethno-picrocholines caractérisant l’histoire de ce non-État qu’est la RCA.
Ces évènements doivent cependant être suivis avec une grande attention car il serait irresponsable de laisser se créer un nouveau foyer de déstabilisation au sud du Tchad au moment où nous assistons au déplacement de la tension sahélienne vers la zone tchado-nigériane.
Comme je l’ai écrit dans mon communiqué daté du 27 décembre 2012, le mouvement rebelle Seleka est d’abord une coalition de plusieurs petites tribus nordistes, dont les Gula et les Runga qui se détestent, mais qui sont aujourd’hui provisoirement « unies » dans une entreprise de razzia lancée vers le sud. Elles renouent ainsi avec une tradition sahélo-soudanienne datant d’avant la colonisation quand des tribus pourvoyeuses d’esclaves dévastaient le sud de l’actuelle RCA pour le compte des trafiquants arabo-musulmans. Une fois encore, la longue histoire explique les évènements contemporains.
À ces tribus, se sont ensuite agrégés plusieurs mouvements politiques microscopiques dirigés par de vieux chevaux de retour de toutes les aventures centrafricaines.
Cette coalition a avancé jusqu’à Sibut, ville située à un peu plus de 150 km de Bangui. Dans le cadre de la FOMAC (Forces du mandat de la Communauté des États de l’Afrique centrale), le Congo Brazzaville a envoyé 120 hommes qui se sont positionnés à Damara, à environ 75 km au nord de Bangui. Le Seleka qui demande le départ du général François Bozizé, devra donc forcer ce verrou sil veut marcher sur la capitale de la RCA.
Le Seleka qui na pas de plate-forme politique commune est essentiellement composé de cinq mouvements nordistes :
- Le CPJP (Convention des patriotes pour la justice et la paix), implanté dans le nord-est du pays et dirigé par le « général » Noureddine Adam, un Runga.
- L’UFDR (Union des forces démocratiques pour le rassemblement) de Michel Am Nondroko Djotodia, un Gula.
- Le FDPC (Front démocratique du peuple centrafricain) d’Abdoulaye Miskine de son vrai nom Martin Koutamadji, d’ethnie NGama, elle aussi nordiste.
- Le CPSK (Convention patriotique pour le salut du kodro-pays en sango) de Mohamed-Moussa Dhaffane, un Gula auto proclamé « à titre exceptionnel et honorifique au grade hors-hiérarchie de général major assimilé des Forces armées ».
- LA2R (Alliance pour la renaissance et la refondation), mouvement clandestin rassemblant des officiers opposés à la main-mise des Gbaya sur l’armée.
Ces mouvements ethno-centrés seront incapables de gouverner ensemble, si toutefois ils parvenaient au pouvoir. Ils ne sont en effet unis que sur un point qui est le départ du président Bozizé. Pour le reste, leur programme est un trou noir. Comme ils ne présentent aucune alternance crédible, s’ils étaient victorieux, le pays risquerait de sombrer dans une situation de totale anarchie.
Face à cette réalité, que peut, que doit faire la France qui a toutes les cartes en main pour « gérer » la crise ?
À défaut de « sortir de sa manche » un homme providentiel, Paris est face à un choix d’une grande simplicité : soutenir un régime discrédité et largement incompétent ou laisser se développer le chaos avec tous les dangers de contagion qu’une telle option implique.
En RCA, par le passé, la France a régulièrement joué le rôle d’arbitre, évitant ainsi au pays une évolution à la « libérienne ». Depuis l’abandon des bases de Bouar et de Bangui-Mboko, Paris qui ne dispose plus d’implantations permanentes en RCA, y entretient ponctuellement des contingents à effectifs variables. Renforcés depuis le mois de décembre et portés à 600 hommes, ils sont, selon François Hollande, uniquement destinés à assurer la sécurité des expatriés résidant dans le pays. C’est d’ailleurs parce que Paris a annoncé que ses forces ne voleraient pas à son secours que les partisans du général Bozizé ont attaqué l’ambassade de France.
L’Élysée va donc devoir choisir, et rapidement, afin que ne se reproduise pas l’erreur de la Côte d’Ivoire quand l’armée française fut malheureusement interposée entre les belligérants, avec pour résultat de s’attirer l’hostilité des deux camps.
Mais choisir implique de décider et comme décider nécessite d’avoir une politique …
Bernard Lugan – 01/01/13
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