Israël-Palestine: Rawabi, la ville qui meurt de soif
La construction d’une nouvelle ville palestinienne, qui se veut un espoir de paix, est arrêtée à cause du refus israélien d’alimenter la cité en eau.
Au nord de Ramallah, non loin de la colonie [juive] d’Ateret, une ville [palestinienne] se construit. Elle s’appelle Rawabi [“collines” en arabe]. Le lecteur attentif se souvient sans doute des informations concernant l’état d’avancement des travaux, rapportés dans de longs articles de presse de deux pages et des reportages télévisés et radiophoniques détaillés [CI n° 1196, du 3 octobre 2013].
J’ai pour ma part beaucoup écrit sur le sujet. Je pensais que le projet marquait un virage chez les Palestiniens, qui passaient ainsi de la sanctification du terrorisme à la normalisation. J’estimais que l’importance énorme de ce changement pour l’Etat d’Israël ne nécessitait aucune explication. Je me suis rendu sur place.
J’ai été impressionné par les hauts immeubles que l’on édifie en zone A, par la qualité de l’urbanisme, qui rappelle celui de la ville israélienne de Modiin [construite en 1993], par les prix tout à fait abordables, qui commencent à 80 000 dollars pour un appartement de quatre pièces, par la qualité de la construction, par la méthode de commercialisation. J’ai interviewé l’entrepreneur, [le riche homme d’affaires palestinien] Bachar Al-Masri, qui a tenu, entendez-bien, à acheter tous les matériaux à Israël malgré les appels au boycott de l’Autorité palestinienne.
Principes. La première tranche du projet a été achevée en mai dernier. Les acheteurs auraient alors dû se voir remettre leurs clés. Il n’en fut rien. L’entreprise de construction n’a pu livrer les appartements parce qu’ils n’étaient pas alimentés en eau. L’eau ne coulait pas parce qu’Israël a refusé de raccorder les installations au réseau. Dans ce conflit, chaque camp a ses principes : l’Autorité palestinienne se refuse à apposer sa signature au bas de tout document autorisant l’approvisionnement en eau des colonies [juives dans les Territoires palestiniens] ; et notre gouvernement ne donnera pas son feu vert à l’alimentation en eau des Palestiniens tant que leur Autorité ne signera pas. Pendant ce temps, les travaux de construction de la ville sont suspendus.
La commercialisation est également interrompue. Le projet, financé en partie par des fonds qataris et en partie par les acquéreurs, est à l’arrêt. L’affaire sera portée sous peu devant les tribunaux. Les dommages subis par les investisseurs sont certes malheureux, mais ce qui devrait surtout nous interpeller, ce sont les dommages que cette situation risque de causer à l’Etat d’Israël. Il y a plusieurs façons d’expliquer au monde pourquoi des personnes [palestiniennes] non concernées ont été tuées pendant l’opération Bordure protectrice à Gaza [été 2014].
Il y a même des façons d’expliquer pourquoi Israël persiste à laisser des Juifs s’installer dans les Territoires occupés. Il n’y a en revanche aucune façon d’expliquer pourquoi Israël empêche une ville palestinienne d’être alimentée en eau. D’autant plus que Rawabi est le contraire absolu d’une Gaza façon Hamas : c’est un îlot bourgeois, bien entretenu et démilitarisé où la politique n’a pas de place.
C’est un modèle de paix selon la conception occidentale. L’Autorité palestinienne, toujours en quête d’arguments à brandir dans l’“Intifada diplomatique” qu’elle mène contre Israël, s’est empressée de s’emparer du dossier Rawabi : dans les Territoires, la question de l’eau pèse plus que le sang. Et déjà, dans plusieurs universités américaines et européennes, les militants anti-Israël font grand battage autour de cette ville que l’on veut isoler, de la soif des Palestiniens. Les tuyauteries à sec font un excellent outil de propagande.
Le général Yoav Mordechai, coordinateur des activités du gouvernement dans les Territoires, a déployé ces derniers mois des efforts intenses pour régler le problème. Il a fait jouer ses contacts au sein de l’Autorité palestinienne pour ouvrir la voie à un compromis. Quand il a compris que la solution ne viendrait pas de ce côté-là, il a persuadé le ministre de la Défense, Moshe Ya’alon, de donner son accord à un raccordement unilatéral de la ville. C’est ainsi que par le passé bon nombre de colonies ont pu être raccordées au réseau.
Bombe à retardement. Ya’alon a beaucoup cogité sur la question. Il est possible qu’il ait pensé aux prochaines élections [prévues le 17 mars] et à la façon dont voteraient les sympathisants du Likoud vivant dans les colonies les plus intransigeantes. Il en est arrivé à la conclusion que l’alimentation en eau de Rawabi devait être assurée. Selon la rumeur, le Premier ministre, Benyamin Nétanyahou, serait également favorable au raccordement. Il comprend que Rawabi est une bombe à retardement, tant du point de vue de l’image d’Israël que du point de vue juridique. Mais tout cela, c’était avant que le dossier n’atterrisse sur le bureau de Silvan Shalom. Shalom est le ministre de l’Eau et de l’Energie.
Et dès lors qu’une affaire concerne la Cisjordanie, elle est du ressort du chef du commandement central de la région, et donc de fait du ministre de la Défense. Le ministre de la Défense est responsable des canalisations, mais c’est le ministère de l’Eau qui a la responsabilité de l’approvisionnement en eau. Mekorot, la compagnie publique israélienne de l’eau, ne peut fournir de l’eau sans l’approbation de l’Autorité de l’eau, laquelle ne donnera pas son feu vert si le ministre de l’Eau s’y oppose.
Nous avons donc un Premier ministre qui est en mesure de déclencher une guerre contre l’Iran ou de refuser la candidature de membres du jury du prix Israël de littérature [deux membres du jury pour le prix Israël dans la mention littérature, accusés d’avoir des positions antisionistes, ont été disqualifiés le 9 février par le Bureau du Premier ministre israélien], mais qui ne sait pas comment amener l’eau aux robinets de Rawabi. Ou peut-être le sait-il mais ne veut-il pas le faire tant qu’il se bat avec ses rivaux pour s’attirer les voix des électeurs de droite.
source: Courrier International, article de Nahum Barnea publié le 17 février 2015 dans Yediot Aharonot (extraits) Tel-Aviv
relayé par B. Longère