Nucléaire iranien : l'accord qui officialiserait la relation Iran-États-Unis
Si les délicates négociations engagées à Vienne entre l'Iran et les grandes puissances paraissent fastidieuses, les retombées d'un accord dépasseraient allègrement le simple cadre de la prolifération nucléaire. Officiellement, la communauté internationale souhaite empêcher la République islamique d'accéder à la bombe atomique en réduisant considérablement ses capacités nucléaires. Du côté iranien, il s'agit avant tout de mettre fin aux sanctions internationales qui asphyxient son économie, tout en parvenant à conserver un programme nucléaire "respectable" pour ses besoins civils. Mais, à y regarder de plus près, la résolution de la plus importante crise internationale de cette dernière décennie pourrait, en plus d'écarter le risque d'une nouvelle guerre dans la région, bouleverser profondément les cartes du Moyen-Orient. Trente-cinq ans après l'avènement de la République islamique en 1979, force est de constater que ces négociations ont pour l'heure au moins permis une chose : renouer le dialogue entre les deux "meilleurs ennemis" de la planète - le "Grand Satan" américain et l'Iran "membre de l'Axe du mal" - rompu depuis la prise d'otage de l'ambassade américaine à Téhéran en 1980. Rencontres secrètes Des discussions tout d'abord tenues secrètes. Dès mars 2013, des officiels des deux camps se rencontrent dans le sultanat d'Oman pour tenter de résoudre l'épineux dossier nucléaire, alors même que l'ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad est encore à la présidence en Iran. Ces pourparlers bilatéraux à huis clos se poursuivent après l'élection du président "modéré" Hassan Rohani, et jouent un grand rôle dans la signature d'un accord intermédiaire entre l'Iran et les grandes puissances, à Genève, en novembre 2013. Depuis, les deux meilleurs ennemis ne se cachent plus et multiplient depuis un an les rencontres pour arracher un accord final. "Les relations entre le secrétaire d'État américain John Kerry et le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif sont notoirement bonnes", confie une source iranienne bien informée. Un réchauffement facilité par la nomination à la tête de la diplomatie iranienne d'un diplomate "réformateur" anglophone ayant étudié aux États-Unis, tournant radicalement la page des diatribes enflammées de Mahmoud Ahmadinejad. La main tendue de Barack Obama Étonnamment, le rapprochement a été initié par Barack Obama en personne. En mars 2009, c'est lui qui "tend la main" aux dirigeants iraniens en leur proposant une normalisation de leurs relations à condition de cesser leurs activités terroristes. Mais il faudra au pensionnaire de la Maison-Blanche quatre longues années - et de nombreuses salves de sanctions internationales - pour ramener la République islamique à la raison, le dos au mur face à son isolement international. À la surprise de tous, les deux présidents se parlent au téléphone en septembre 2013, évoquant la résolution rapide de la crise du nucléaire ainsi que la préparation d'une voie d'une coopération sur d'autres questions régionales. Un véritable ballon d'oxygène pour Barack Obama. Fustigé pour son attentisme au Moyen-Orient, le président américain, qui multiplie les échecs dans la région - rupture des négociations de paix au Proche-Orient, guerre en Syrie -, voit dans le dossier nucléaire iranien la seule façon de redorer son blason sur la scène internationale. Fin du "changement de régime" Du côté iranien, le besoin est urgent de trouver un accord sur le nucléaire afin de mettre fin aux sanctions internationales dévastatrices. Mais, au-delà de cette question cruciale, un premier pas vers une normalisation des relations avec l'Amérique permettrait d'entrevoir le souhait longtemps chéri par les dirigeants iraniens : se voir reconnaître leur statut de puissance régionale et donc obtenir la garantie que le "changement de régime" cher à George W. Bush appartient définitivement au passé. Comme quoi trois décennies consacrées à la propagation de l'influence chiite iranienne à Gaza (Hamas et Djihad islamique), au Liban (Hezbollah), en Syrie (Bachar el-Assad), en Irak (Nouri al-Maliki et les milices chiites), le tout saupoudré d'une politique jusqu'au-boutiste et menaçante sur le nucléaire, a contraint les Américains, coincés dans la région, à la négociation. Une attitude de pompier pyromane qui s'illustre à merveille en Syrie et en Irak. Ennemi commun Les deux meilleurs ennemis de la planète y possèdent un ennemi commun : l'organisation État islamique (EI). Même si les deux pays ne collaborent pas officiellement, l'Iran est déjà le pays le plus présent sur le terrain en Irak en entraînant et en armant les forces irakiennes tandis que les États-Unis bombardent les positions djihadistes. Et si la guerre contre l'EI ne fait pas partie du menu des négociations de Vienne, elle pèse grandement sur les esprits. Ainsi, comme le souligne le géographe et spécialiste de l'Iran Bernard Hourcade sur le site Orient XXI, "un accord international sur le nucléaire iranien ne serait pas un renversement d'alliance mais simplement le début d'un retour à l'équilibre, un peu de rationalité, indispensable pour stabiliser la région". La fin d'un partage binaire du Moyen-Orient entre l'axe "sunnite" pro-américain du Golfe et l'axe "chiite" de la résistance anti-impérialiste inféodée à Téhéran, au grand dam des plus proches alliés des États-Unis : l'Arabie saoudite et Israël. Peur des conservateurs Des changements profonds qui, s'ils se concrétisent, mettront beaucoup de temps à opérer. Or, à Washington, les sénateurs républicains (et certains démocrates, NDLR), qui viennent de prendre le contrôle du Congrès, sont vent debout contre un tel scénario. De même, à Téhéran, les franges les plus conservatrices se méfient comme de la peste des États-Unis. Omniprésentes dans tous les leviers du pouvoir iranien, elles voient d'un très mauvais oeil tout rapprochement avec le "Grand Satan", qui menacerait leur raison d'être - la haine de l'Amérique - et ôterait tout son sens à leur révolution islamique bâtie sur l'opposition aux États-Unis. D'autant que la majorité de la population iranienne, jeune, éduquée et ouverte sur l'Occident, appelle ce changement de ses voeux.
Source : http://www.lepoint.fr/monde/nucleaire-iranien-l-accord-qui-officialiserait-la-relation-iran-etats-unis-24-11-2014-1883940_24.php
Relaye par Armand Taï