L’habile propagande de Téhéran; le régime iranien réussit le tour de force d’humilier Washington tout en s’assurant sa bienveillance.
Téhéran se sert aujourd’hui de la lutte contre l’Etat islamique pour mener une véritable guerre de l’image. Conscients que les nouvelles priorités américaines contre l’Etat islamique et l’extrémisme sunnite leur ouvrent des perspectives inespérées, les Iraniens s’engouffrent dans la brèche, bien décidés à atteindre leur but.
L’Iran pousse son avantage pour apparaître comme un acteur incontournable de la sécurité dans la région et en profite pour narguer les Etats-Unis et leurs alliés régionaux. A cet égard, la campagne iranienne se traduit autant par des mots que par des actes. Les Iraniens ont choisi de révéler au grand jour toutes les attentions dont les entoure la Maison-Blanche, tout en continuant à dire du mal des Américains. Ce faisant, les dirigeants de Téhéran signifient clairement à leurs rivaux de la région qu’ils gardent le contrôle de la situation.
Prenez les récentes photos iraniennes de Ghassem Soleimani en Irak. On y voit le commandant de la force Al-Qods [les gardiens de la révolution] dans diverses situations mais toujours à l’abri sous la couverture aérienne américaine. Si la Maison-Blanche a envoyé des signaux clairs aux Iraniens indiquant qu’elle souhaitait travailler avec eux, les Américains ont toutefois veillé à ne pas irriter les puissances sunnites [Arabie Saoudite, Turquie, Egypte, pays du Golfe] dont ils avaient besoin pour leur coalition.
Les photos de Soleimani visent donc à montrer au monde que non seulement Washington et Téhéran sont sur la même ligne, mais que les Iraniens sont également la seule véritable armée présente sur le terrain. La puissance aérienne américaine ne sert dès lors qu’à soutenir les forces iraniennes.
Opération orchestrée. Les incursions iraniennes ne se limitent pas à l’Irak. Elles s’étendent à un autre territoire sur lequel Téhéran et Washington étaient parvenus à un accord tacite : le Liban. Fin septembre, le secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale, Ali Shamkhani, et le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Hossein Amir Abdollahian, se sont rendus à Beyrouth pour rencontrer le Premier ministre libanais, Tammam Salam, ainsi que le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah.
A l’issue de leur discussion, Shamkhani a déclaré que l’Iran était prêt à aider militairement l’armée libanaise, notamment contre les terroristes takfiris [djihadistes sunnites] présents à la frontière syrienne. L’ambassadeur d’Iran au Liban, Mohammed Fathali, a ensuite enfoncé le clou, soulignant publiquement le sérieux de l’offre iranienne. Il s’agissait d’une opération minutieusement orchestrée avec l’aide des médias libanais pro-iraniens. Téhéran savait parfaitement qu’en agissant ainsi le Premier ministre libanais et son gouvernement se retrouveraient dans une position intenable, surtout vis-à-vis de l’Arabie Saoudite.
Les Saoudiens ont en effet promis 3 milliards de dollars aux autorités de Beyrouth, notamment pour équiper leur armée de systèmes d’armes français. Mais l’accord est sans cesse repoussé. Téhéran avait donc une occasion rêvée de faire la nique aux Saoudiens – et plus généralement aux sunnites – en se présentant comme le seul véritable allié de l’Etat libanais. Ainsi que le rapporte le journal libanais pro-Hezbollah Al-Akhbar, les Iraniens ont même indiqué le détail des armes qu’ils mettraient gracieusement à disposition de l’armée libanaise dès que Beyrouth donnerait son accord. Ils ont également proposé des formateurs.
Il s’agissait bien de faire ressortir le contraste entre l’offre très concrète des Iraniens et les promesses non tenues des Saoudiens. Mais les Iraniens voulaient également forcer Washington à s’opposer à l’aide qu’ils proposaient aux Libanais. Ce n’est pas un hasard si c’est le journal Al-Akhbar qui a révélé les pressions de Washington sur Beyrouth l’incitant à décliner l’offre iranienne. Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères n’a alors pas manqué de critiquer l’attitude des Américains sur la chaîne du Hezbollah, Al-Manar TV, appelant les Etats-Unis à “soutenir les armées des puissances régionales qui combattent le terrorisme”.
“Un piège”. Les Iraniens savaient que les Américains seraient hostiles à leur proposition d’aide au Liban. Ils savaient aussi que le gouvernement libanais ne pourrait pas l’accepter sans faire insulte à l’Arabie Saoudite. Toute la campagne iranienne est “un piège”, résume Shimon Shapira, général israélien à la retraite et spécialiste du Hezbollah.
Les Iraniens ont orchestré toute cette affaire et contrôlent parfaitement le flux d’information. C’était aussi une occasion irrésistible de narguer les Américains. Les provocations iraniennes viennent également des plus hauts échelons, puisque le guide suprême, Ali Khamenei, a lui-même indiqué le mois dernier que l’administration Obama lui avait demandé son aide pour lutter contre l’Etat islamique. Khamenei a toutefois refusé au prétexte que les Américains avaient “les mains sales”.
Si Khamenei peut ainsi se permettre d’humilier Washington, c’est parce qu’il sait que la Maison-Blanche a absolument besoin de trouver un accord avec lui. Il sait aussi que l’administration américaine continuera à soutenir les forces pro-iraniennes au Liban et en Irak, quoi qu’elle en dise par ailleurs.
source: Courrier International (6 nov, d'après Now. (Beyrouth))
relayé par B. Longère