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ILERI-Défense

Les deux océans français

2 Décembre 2013 , Rédigé par ileridefense Publié dans #France

Les deux océans français

Nous devrions nous attarder un peu sur la géographie navale de la France, ou plutôt de l’Archipel France puisqu’il est si important de souligner que la France n’est définitivement plus la même depuis 1989 sur le plan géopolitique.

En guise de préliminaires, il convient de rappeler que la projection de l’Etat dans l’espace en France a été marquée, outre son développement, par les apparitions successives de menaces continentales contre son existence (des Habsbourg au pacte de Varsovie). Depuis la fin de cette menace continentale en 1989, la France européenne est entourée d’une zone pacifiée. A l’instar des Longs Murs de l’Antique Athènes, la construction européenne permet à Paris de s’insérer dans une insularité artificielle qui rend total le caractère archipélagique de la France : c’est-à-dire l’Archipel France.

« Plus important encore : la France est le seul pays à être présent sur quatre continents et sur tous les océans du monde. Ni les Etats-Unis, ni la Chine, ni l’Inde, ni la Russie ne se trouvent dans cette situation, et le Royaume-Uni ne peut plus revendiquer une telle omniprésence. En ce début du XXIe siècle, c’est désormais sur la seule France « que le soleil ne se couche jamais« . Ainsi parlent monsieur le député du Tarn Philippe Folliot et monsieur Xavier Louy dans leur ouvrage commun France-sur-Mer – un empire oublié (Monaco, éditions du Rocher, 2009).

Bien heureux sont ceux qui affirment sans réfléchir que la France est un hexagone : c’est plus que faux.

Cette projection spatiale de l’Etat dans l’espace se heurte en premier lieu à l’incapacité à se penser globalement et en second lieu, par voie de conséquence, à penser son action à l’échelle globale et non plus continentale. Michel Foucher (interviewé par Laurent Marchand (Ouest France) ne dit pas autre chose à propos de l’économie française qui peine à s’extraire hors d’Europe, comparativement à d’autres pays : « Si on veut rattraper les Allemands ou les Suédois qui ont réussi une reconversion industrielle formidable, il faut qu’on travaille en dehors de la franco-sphère. On a 1,3% de parts de marché en Chine, les Allemands ont 5,7. Au Mexique, on est à 0,9%. Aux USA, 1,2%. Même au Canada on est très faibles« .

Ce qui manque à tout ces tableaux, c’est de proposer une nouvelle approche de la géographie navale française. Qu’il est loin le temps où les Mahan, Corbett et Castex pouvaient écrire que le problème naval français se résume à la problématique des deux façades maritimes, de la Flotte coupée en deux et dont la clef dans toute guerre avec l’Angleterre est de pouvoir la concentrer (et pour les anglais de l’empêcher).

Dans l’âge actuel, nous n’avons plus deux façades maritimes (Atlantique et Méditerranée) mais nous en avons au moins cinq : Atlantique, Antilles, Méditerranée, océans Indien et Pacifique.

Si nous devions tenter de présenter schématiquement cette nouvelle géographie navale française alors le paradigme des deux océans français peut être un angle intéressant. De facto, la géographie navale de l’Archipel France peut être divisée en deux parties.

La première partie, ou premier océan français, est délimitée par les détroits du Cap (Afrique du Sud), de Magellan (Argentine), les canaux de Panama et du Nicaragua (si ce dernier est bien construit), le Canal de Suez (Egypte) et de Béring (Russie – Etats-Unis). Ce premier océan français est compris entre ses détroits et canaux. Il va s’en dire que toutes les mers particulières ou intérieures sont autant d’annexes à cette même zone.

Stratégiquement, il s’agit d’un premier océan français qui est globalement pacifié. Par là, il faut entendre qu’il n’y a pas de risques tangibles d’un affrontement majeur entre grandes puissances (Angleterre, Etats-Unis, France et Russie). Et pour cause puisque ces mêmes puissances regardent toutes vers l’Asie. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de potentiels conflits secondaires (Malouines, Gibraltar, Arctique, Méditerranée, etc…).

Sur le plan naval français, cela a des conséquences majeures. De ce simple constat géographique, nous éliminons donc le risque d’une confrontation navale entre grandes puissances, et donc le besoin d’une marine de guerre aux premières loges.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas besoin de navires de guerre. Ce qui contraste avec cet état des lieux est le fait que les dissuasions océaniques des dites grandes puissances sont notamment mais pas seulement dans ce premier océan français. Ce qui implique une présence navale relative pour contrer les assauts des uns et des autres.

Structurellement, les risques pour les riverains de cet océan français relèvent donc tous, ou presque, de l’Action de l’Etat en Mer. C’est-à-dire que les objectifs de la projection de l’Etat dans cet océan français est la régulation des flux. Pour la constitution génétique des forces, cela se résume à des navires construit aux normes civiles.

Cela impliquerait également de penser les structures et moyens de commandement à l’échelle de ce théâtre, le premier océan français, et non plus en fonction de structures héritées d’un âge révolu.

A contrario, le second océan français est compris à l’extérieur des détroits et canaux précités. La surface n’est pas la même. La France est traditionnellement présente dans la moitié Nord de l’Atlantique et en Méditerranée : ce qui ne représente qu’environ la moitié de la surface de l’océan Indien. Et ce n’est qu’une fraction du second océan français.

En outre, ce qui contraste avec le premier océan c’est aussi que la majeure partie des 11 millions de km² de zones économiques exclusives françaises et des terres de l’Archipel France sont, justement, dans ce second océan français. La métropole n’est pas présente, plus encore, aucun territoire national majeur n’est présent, à part la Nouvelle-Calédonie.

Autre contraste, c’est justement le risque d’affrontement entre grandes puissances, c’est-à-dire entre la Russie, la Chine, le Japon, les Etats-Unis et l’Inde. Il serait particulièrement long et difficile d’énumérer toutes les zones de tensions qui vont du Heartland himalayen jusqu’à l’affrontement entre chaînes d’îles dans les océans Indien et Pacifique.

Il en découle qu’il y a un risque potentiel d’affrontement entre marines de guerre, et qui plus est, les dissuasions océaniques ne sont pas absentes. Au contraire, elles sont même plus nombreuses dans cette zone si nous tenons compte de l’émergence des dissuasions océaniques indienne et chinoise, en plus de celles de Moscou et Washington.

De ce paradigme il y a quelques remarques à faire.

La première est que la France est l’Archipel France et que, malheureusement, les moyens navals ne sont pas à la hauteur. L’avenir industriel de la France est dans les 11 millions de km² de zones économiques exclusives. Fatalement, pour qu’elles soient exclusives, il faut pouvoir les protéger.

Deuxième remarque, la marine de guerre française est concentrée dans le premier océan français alors que les risques de guerres navales, et toutes les conséquences pour nos flux maritimes (commerciaux, énergétiques, etc…), sont dans le second océan français.
Il n’y a donc pas eu de basculement océanique français du premier au second océan comme il y a eu un tel basculement aux Etats-Unis et en Russie de l’Atlantique au Pacifique.

Troisième remarque, le second océan français présente une géographie difficile constituée de nombreuses îles, si peu de terres majeures. Cela implique une structuration particulière des forces et des matériels puisque l’espace est le premier défi. Les structures administratives ne sont pas non plus adaptées à penser globalement ces espaces.

Cette proposition de paradigme, les deux océans français, tente de mieux rendre compte du caractère global de l’Archipel France, tant dans sa constitution que dans son action.

Le marquis de Seignelay

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