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ILERI-Défense

En Arabie saoudite, le coup de force du roi Salman

6 Mai 2015 , Rédigé par ileridefense Publié dans #Proche-Orient- Moyen-Orient- Monde Arabe

Mohamed Ben Nayef (à droite) et Mohamed Ben Salman (à gauche), le 29 avril, à Riyad, sur qui repose désormais l’essentiel du pouvoir. HO / AFP
Mohamed Ben Nayef (à droite) et Mohamed Ben Salman (à gauche), le 29 avril, à Riyad, sur qui repose désormais l’essentiel du pouvoir. HO / AFP

La batterie de décrets signés du roi Salman et publiés au beau milieu de la nuit du mercredi 29 avril a bouleversé l’équilibre des forces au sein de la monarchie. Alors que celle-ci fonctionnait traditionnellement sur un mode collégial, le roi devant composer avec ses frères et demi-frères issus de lignées concurrentes, les décisions du nouveau souverain, au pouvoir depuis seulement trois mois, accouchent d’un exécutif beaucoup plus restreint, en plus d’être rajeuni.

« C’est un coup de force qui a été facilité par les roulements de tambour de la guerre au Yémen, analyse Stéphane Lacroix, professeur à Sciences Po et spécialiste de l’Arabie saoudite. Une faction s’impose aux dépens des autres, ce qui constitue une rupture avec la règle du consensus et du compromis chère à Abdelaziz [le roi fondateur de l’Etat saoudien moderne, mort en 1953]. » Derrière la figure tutélaire de Salman, amenée à s’effacer progressivement compte tenu de son âge déjà avancé (79 ans), l’essentiel du pouvoir repose désormais entre les mains des Mohamedeïn (les « deux Mohamed »), comme les Saoudiens les appellent : Mohamed Ben Nayef, 55 ans, le ministre de l’intérieur, passé du poste de vice-prince héritier à celui de prince héritier ; et Mohamed Ben Salman, environ trente ans (le doute subsiste sur sa date de naissance exacte), le fils du roi et ministre de la défense, devenu deuxième dans l’ordre de succession.

« Exécutif resserré »

L’ex-dauphin de Salman, le prince Muqrin, très en retrait depuis le début des bombardements au Yémen, au point que certaines sources le disent opposé à cette intervention, a disparu de l’organigramme royal d’un coup de stylo. La concentration des pouvoirs est d’autant plus grande qu’en plus de leur portefeuille Mohamed Ben Nayef et Mohamed Ben Salman ont été placés dès le mois de janvier, lors de l’avènement de Salman, à la tête de deux conseils interministériels, ce qui leur donne autorité sur toutes les questions de sécurité pour le premier et toutes les questions économiques et sociales pour le second.

Ben Nayef a aussi obtenu la nomination à la tête des services de renseignement extérieurs d’un de ses fidèles, Khaled Al-Humeïdan, qui était son second à l’époque où il pilotait le contre-terrorisme, dans les années 2000. Au troisième ministère « de souveraineté », celui des affaires étrangères, auquel Saoud Al-Fayçal a fini par renoncer après quarante années de service, le roi Salman a certes placé un homme qui n’est pas connu pour être l’un de ses proches. Jusqu’alors ambassadeur aux Etats-Unis, Adel Al-Jubeir fut un fidèle d’Abdallah, l’ancien souverain. Mais, dans la mesure où il n’est pas de souche royale, ce roturier pourrait voir sa marge de manœuvre restreinte par Mohamed Ben Nayef, son supérieur au sein du Conseil des affaires politiques et de sécurité. « On assiste à la mise en place d’une “joint-venture” entre la famille de Salman et Mohamed Ben Nayef, estime Stéphane Lacroix. C’est malin, car en ces temps d’instabilité régionale l’Arabie saoudite a besoin d’un exécutif resserré et réactif. Mais c’est dangereux aussi, car le roi prend le risque de se mettre beaucoup de monde à dos. »

« Soutien des religieux »

Le prince Talal, demi-frère de Salman et franc-tireur bien connu de la famille royale, n’a pas tardé à manifester sa mauvaise humeur. Sur Twitter, il a refusé de prêter allégeance aux « Mohamedeïn » et a appelé à une réunion urgente du Conseil de famille, une instance censée arbitrer les conflits internes. Si très peu de ses compatriotes peuvent s’autoriser une liberté de parole pareille, la frustration ressentie par le « prince rouge », le surnom donné à Talal depuis sa dissidence pro-Nasser, dans les années 1960, n’est semble-t-il pas exceptionnelle.

« Pour certains Saoudiens, la mise à l’écart de Muqrin ne passe pas, confie un familier des palais de Riyad. Ils voient cela comme un affront à la mémoire du roi Abdallah, qui l’avait nommé vice-prince héritier en 2013. Pour eux, c’est un précédent dangereux. Qu’est-ce qui pourrait empêcher qu’une fois devenu roi Mohamed Ben Nayef nomme l’un de ses frères prince héritier à la place de Mohamed Ben Salman, à qui le titre devrait logiquement revenir ? »

Si Ben Nayef, réputé pour sa probité et son efficacité, fait à peu près l’unanimité au sein de l’élite saoudienne, Ben Salman suscite toujours des réserves. La mise en avant de ce trentenaire au CV plutôt mince, alors même que Salman a d’autres fils, que l’on dit beaucoup plus brillants que lui, laisse certains observateurs perplexes. « Salman a pu passer en force parce qu’il a le soutien des religieux et du camp conservateur qui le considèrent comme l’un des leurs », affirme un analyste occidental sous couvert d’anonymat.

La thèse d’un raidissement des autorités en matière de mœurs commence d’ailleurs à circuler dans les milieux informés. Des diplomates étrangers se plaignent à voix basse d’avoir de plus en plus de mal à organiser des soirées culturelles. La rumeur enfle d’une montée en puissance de la Moutawa, la police religieuse, ou d’une possible remise en cause du système de bourses d’études à l’étranger, l’un des principaux legs d’Abdallah. Plus jeune et plus centralisée, la nouvelle direction saoudienne pourrait s’avérer aussi plus conservatrice.

Source: Le Monde, 2 mai, article de Benjamin Barthe

relayé par B.L

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