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ILERI-Défense

La Russie a-t-elle vraiment besoin d’un accord sur le nucléaire iranien ?

17 Avril 2015 , Rédigé par ileridefense Publié dans #note de synthèse, #Russie-CEI, #Moyen Orient

La Russie a-t-elle vraiment besoin d’un accord sur le nucléaire iranien ?

Un accord-cadre a été trouvé à Lausanne pour régler le dossier du nucléaire iranien. Maintenant, le groupe de « P5+1 & Iran » a jusqu’au 30 juin pour établir l’accord final.

Dès le lendemain, l’on a pu lire dans plusieurs journaux américains et européens la nouvelle de la chute du prix du Brent suite à l’information de l’évolution des négociations en Suisse. Rien de surprenant, l’Iran disposant de grandes réserves de pétrole, verra certainement les sanctions levées et son exportation de pétrole pourrait reprendre sur le marché mondial. Cependant, comme beaucoup d’analystes l’ont fait remarquer, la levée des sanctions américaines semble compliquée et demandera à l’administration Obama beaucoup d’adresse pour convaincre le Congrès[1].

Un autre pays de la région, Israël, déclare que cet accord est « une erreur historique » et met en péril sa sécurité. D’ailleurs, l’argument de la sécurité israélienne a été souvent mis en avant par le Premier ministre Netanyahou lors de la session plénière de l’Assemblée générale de l’ONU[2]. On se souvient du schéma de la bombe nucléaire présenté par le chef du gouvernement israélien qui expliquait en quoi consistait la menace pour Israël. Maintenant que nous avons des assurances sur les intentions pacifiques du programme nucléaire iranien, cela reste tout de même une menace.

Mais voilà que l’on s’est concentré, dans les médias, sur le point de vue des Américains, des Israéliens et même des Saoudiens qui ont lancé une opération au Yémen, mais peu d’articles sur les effets que cet accord pourrait avoir sur les autres acteurs, notamment la Chine et la Russie, et leurs politiques extérieures.

Bien qu’il paraisse satisfaisant aux vues des exigences de la communauté internationale, cet accord pourrait ne pas contenter totalement la Russie, qui s'était pourtant montrée très impliquée. Il conviendrait donc de se pencher plus précisément sur les perspectives russes.

Tout d’abord, il faut prendre en compte le marché du pétrole. La Russie produit et exporte du pétrole, tout comme l’Iran. La différence étant que l’Iran est situé dans une zone géographique, le golfe Persique, où le pétrole s’obtient facilement, un facteur essentiel pour un baril à bas coût. Il ne faut pas non plus oublier que durant la période des sanctions, l’Iran n’a pas arrêté de produire du pétrole. La quantité exportée a, quant à elle, baissé et donc avec la désormais possible levée des sanctions, l’Iran pourrait vendre son pétrole stocké. Ce pétrole sera certainement amené à entrer sur le marché européen, ce qui fait de la République islamique un nouveau concurrent énergétique pour la Russie en Europe[3].

De plus, l’entrée du pétrole iranien sur le marché mondial risque de casser les prix et cela pose un deuxième problème pour les compagnies russes. Tout d’abord parce que la plupart du pétrole produit en Russie est situé dans des zones froides, ou alors en offshore, ce qui rend les conditions d’extraction difficiles, voire extrêmes. Donc le coût d’extraction est assez conséquent et conduit à un prix élevé du pétrole afin de rentabiliser ce coût d’extraction en Russie. D’ailleurs ce n’est pas pour rien que le pays importe du pétrole des pays d’Asie centrale, Kazakhstan, Turkménistan et même d’Iran pour sa propre consommation et exporte du pétrole russe à un prix élevé. Cependant, d’après le journal The Wall Street Journal qui cite directement la banque française Société Générale « Le pétrole brut iranien ne deviendra pas un problème pour le marché mondial d’ici 2016 »[4].

Pourtant, la problématique du pétrole n'est pas la seule à devoir être prise en considération, en témoignent les autres aspects positifs que l'Accord de Lausanne peut avoir sur les relations russo-iraniennes.

Tout d’abord, si les sanctions de l’ONU imposées sur l’Iran sont levées, cela aura un effet de crédibilité pour l’Iran. C’est-à-dire que l’Iran pourra être considéré comme un partenaire crédible permettant d’enlever l’étiquette « État Voyou » des cartes américaines. Donc la Russie, aux yeux de la communauté internationale, traitera avec un partenaire crédible ce qui jusqu'à présent n’était pas vraiment la vision des médias occidentaux quand les deux pays signaient des contrats d’armements. Justement, concernant les contrats d’armements la Russie doit toujours livrer des systèmes de défense aérienne S-300, cette livraison a été stoppée due aux sanctions imposées par l’ONU. D’ailleurs, la Russie proposait récemment à l’Iran de lui livrer des systèmes Anteï-2500 modernisés, que l’’on considère mieux adaptés aux besoins de l’Iran. Mais, ce dernier a refusé[5]. Récemment, l’on a appris que le décret présidentiel établit par Dimitri Medvedev en 2010, sur stoppage de livraison du système S-300, sera levé par le Président Poutine[6]. Ceci permettra d’enlever une épine dans les relations russo-iraniennes.

Cet accord est aussi très important sur la scène européenne. Il y a un dossier, mise à part la crise ukrainienne, qui fait grincer des dents à Moscou : le bouclier anti-missile américain. Les Etats-Unis tentent d’installer un bouclier anti-missile en Europe de l’Est – Pologne ; République Tchèque ; Roumanie – pour contrer la menace nucléaire que représente ou représentait l’Iran. Cependant, Moscou considère que ce projet est visé contre son potentiel nucléaire. L’argumentation mise en avant par le Kremlin consiste à dire que les radars installés en Pologne pourront balayer une zone allant jusqu’à l’Oural. Concrètement, c’est une zone où une grande proportion des silos nucléaires russes sont installés. Donc les Russes considèrent qu’en cas de lancement d’un missile balistique depuis un silo ou d’un système amovible (Topol-M ou Yars RS24), l’OTAN et surtout les Etats-Unis, seront avertis rapidement et donc auront l’avantage du temps pour contrer le missile au-dessus de l’Arctique. D’après les accords, l’Iran renonce à l’éventualité d’une arme nucléaire, du moins officiellement, donc la menace pour laquelle ce dispositif défensif euro-atlantique est créé se voit écartée et donc le projet n’a plus de sens, sauf si l’argumentation russe s’avère être juste et que donc ce dispositif est en fait visé contre le potentiel nucléaire russe[7].

Tout de même, régler ce dossier, pour la diplomatie russe, est un grand pas en avant. Aux yeux de la communauté internationale, cela indiquera que la Russie est engagée pour régler les problèmes internationaux, même si les cas des armes chimiques syriennes en août 2013 et les accords de Minsk II en Février 2015 l’ont déjà prouvé à un certain niveau.

N’oublions pas non plus que la Russie voit l’Iran comme un partenaire stratégique capable de garantir la sécurité au sud de ses frontières et de son étranger proche, que ce soit en termes de lutte anti-terroriste dans le Caucase ou bien contre Daech au Proche-Orient. Les accords signés récemment avec l’Iran le prouvent suffisamment : l’accord du Sommet d’Astrakhan sur la Caspienne en septembre 2014 ; le protocole d’accord sur la coopération militaire signé le 20 janvier 2015 à Téhéran.

L’Iran a une position stratégique, située entre l’Asie Centrale, l’Asie du Sud, le Proche-Orient, le golfe Persique, la mer Caspienne et le Caucase du Sud. La Russie cherchera sûrement à faire un coup de maître sur l’échiquier mondial, en appuyant l’adhésion de l’Iran à l’Organisation de Coopération de Shanghai, ce qui n’est pas envisageable tant que l’Iran sera sous un régime de sanctions onusiennes.

Plusieurs aspects indiquent donc que cet accord de Lausanne ouvre beaucoup de portes à la diplomatie russe et aux perspectives politiques russes sur l’espace eurasien. Il ne faut pas oublier que l’Iran a coopéré avec la Russie et continue à coopérer pour la construction des réacteurs nucléaires, notamment à Bouchehr. Même si pour l’économie cet accord peut avoir quelques effets négatifs, ce qui ne serait pas nouveau en temps de sanctions occidentales, le règlement de ce dossier nucléaire est essentiel pour la politique extérieure russe à plus long terme.

Martin Tammik, Bachelor 2, Responsable du pôle Russie-Cei/Eurasie

Aide à la lecture :

Vladimir Todorov, Alekseï Topalov, Иран подорвет российскую нефть (trad. L’Iran explosera le pétrole russe), Gazeta.ru publié le 03/04/2015

http://www.gazeta.ru/business/2015/04/02/6623261.shtml

Philippe Migault, Accord sur l’Iran : La Russie ennemi de substitution ? Sputnik.fr Publié le 03/04/2015 mis à jour le 03/04/2015

http://fr.sputniknews.com/points_de_vue/20150403/1015473292.html#ixzz3WI3zApK9

Ben Sheen & Reva Bhalla, Stratfor : Conversation: Iranian Nuclear Negotiations, ajoutée le 01/04/2015

https://www.youtube.com/watch?v=Rs5Tru1owss

Eric Yep, How Iranian Nuclear Deal Would Affect Oil Markets, The Wall Street Journal publié et mis à jour le 02/04/2015

http://www.wsj.com/articles/how-iranian-nuclear-deal-would-affect-oil-markets-1428032400

Spoutnik news Russie-Iran: aucun accord sur les missiles Anteï-2500 (Moscou), publié le 13/08/2015 mis à jour le 23/02/2015

http://fr.sputniknews.com/defense/20130813/199000586.html

L’Express avec l’AFP Syrie: la proposition russe de contrôle international des armes chimiques, un tournant? Publié le 09/09/2013 mis à jour le 10/09/2013

http://www.lexpress.fr/actualite/monde/syrie-la-russie-appelle-a-mettre-les-armes-chimiques-sous-controle-international_1279993.html

Igor Siletski, Sommet d’Astrakhan : une percée dans la Caspienne, Par la voix de la Russie publié le 29/09/2014

http://fr.sputniknews.com/french.ruvr.ru/2014_09_29/Sommet-d-Astrakhan-une-percee-dans-la-Caspienne-3737/

RFI avec Muriel Pamponne L'Iran et la Russie renforcent leur coopération militaire, publié le 20/01/2015 mis à jour le 21/01/2015

http://www.rfi.fr/europe/20150120-iran-russie-renforcent-leur-cooperation-militaire/

Ivan Zakharov L’Iran est proche d’adhérer à l’Organisation de coopération de Shanghai, Par la voix de la Russie, publié le 22/01/2015

http://fr.sputniknews.com/french.ruvr.ru/2015_01_22/L-Iran-est-proche-d-adherer-a-l-Organisation-de-cooperation-de-Shanghai-9290/

Russia Today, Putin lifts ban on delivery of S-300 missile systems to Iran, publié le 13/04/2015 http://rt.com/news/249229-russia-s300-delivery-iran/

Ministère des Affaires étrangères Russe, portail Youtube, Заявление С.В.Лаврова об отмене запрета на поставку в Иран С-300, Ajoutée le 13 avril 2015 https://www.youtube.com/watch?v=UJXP84_Zqis&feature=youtu.be

[1] Ben Sheen & Reva Bhalla, Stratfor : Conversation: Iranian Nuclear Negotiations, ajoutée le 01/04/2015

https://www.youtube.com/watch?v=Rs5Tru1owss

[2] ‪Israel PM Benjamin (Bibi) Netanyahu Address to United Nations on Iran and Radical Islam by 5WPR

https://www.youtube.com/watch?v=FhaUVmYBXD0

[3] Vladimir Todorov, Alekseï Topalov, Иран подорвет российскую нефть (trad. L’Iran explosera le pétrole russe), Gazeta.ru publié le 03/04/2015

http://www.gazeta.ru/business/2015/04/02/6623261.shtml

[4] Eric Yep, How Iranian Nuclear Deal Would Affect Oil Markets, The Wall Street Journal publié et mis à jour le 02/04/2015

http://www.wsj.com/articles/how-iranian-nuclear-deal-would-affect-oil-markets-1428032400

[5] Spoutnik news Russie-Iran: aucun accord sur les missiles Anteï-2500 (Moscou), publié le 13/08/2015 mis à jour le 23/02/2015

http://fr.sputniknews.com/defense/20130813/199000586.html

[6] Russia Today, Putin lifts ban on delivery of S-300 missile systems to Iran, publié le 13/04/2015 http://rt.com/news/249229-russia-s300-delivery-iran/

[7] Philippe Migault, Accord sur l’Iran : La Russie ennemi de substitution ? Sputnik.fr Publié le 03/04/2015 mis à jour le 03/04/2015

http://fr.sputniknews.com/points_de_vue/20150403/1015473292.html#ixzz3WI3zApK9

Le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou (g) et son homologue iranien Hossein Dehghan, lors de la signature d'un protocole d'accord pour renforcer leur coopération militaire, à Téhéran, le 20 janvier 2015. AFP PHOTO/HO/IRANIAN DEFENCE MINISTRY

Le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou (g) et son homologue iranien Hossein Dehghan, lors de la signature d'un protocole d'accord pour renforcer leur coopération militaire, à Téhéran, le 20 janvier 2015. AFP PHOTO/HO/IRANIAN DEFENCE MINISTRY

Russian President Vladimir Putin (right) with Iranian counterpart Hassan Rohani in Bishkek.

Russian President Vladimir Putin (right) with Iranian counterpart Hassan Rohani in Bishkek.

IV Sommet de la Caspienne 2014

IV Sommet de la Caspienne 2014

Carte de l'Organisation de Coopération de Shanghai. En vert les pays membres (Russie; Kazakhstan; Ouzbékistan; Kirghizistan; Tadjikistan), en bleu les pays observateurs (Mongolie; Iran; Afghanistan; Pakistan; Inde), en violet les pays partenaires stratégiques (Biélorussie ; Turquie; Sri Lanka)

Carte de l'Organisation de Coopération de Shanghai. En vert les pays membres (Russie; Kazakhstan; Ouzbékistan; Kirghizistan; Tadjikistan), en bleu les pays observateurs (Mongolie; Iran; Afghanistan; Pakistan; Inde), en violet les pays partenaires stratégiques (Biélorussie ; Turquie; Sri Lanka)

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