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ILERI-Défense

Obama à New Delhi: portée et limites d'une coopération stratégique

31 Janvier 2015 , Rédigé par ileridefense Publié dans #Asie, #Amérique du Nord

Le couple présidentiel américain quitte New Delhi, non sans avoir salué humblement une dernière fois leurs hôtes indiens.
Le couple présidentiel américain quitte New Delhi, non sans avoir salué humblement une dernière fois leurs hôtes indiens.

Nucléaire civil, défense, changement climatique, investissements américains en Inde, voici quelques-uns des sujets qui étaient au menu des pourparlers entre Indiens et Américains, à l'occasion de la récente visite de Barack Obama à New Delhi. Ce second voyage du locataire de Maison-Blanche dans la capitale indienne s’inscrit dans la stratégie du rééquilibrage de la diplomatie indienne vers l’Asie.

La visite officielle que vient d’effectuer l’Américain Barack Obama en Inde (du 25 au 27 janvier), a été exceptionnelle à plusieurs titres. C’est la première fois qu’un président américain est convié à assister en tant qu’invité d’honneur au défilé militaire du 26 janvier, le jour où l’Inde célèbre l’entrée en vigueur de sa Constitution, il y a 65 ans. Cet honneur qui est réservé aux chefs d’Etats des pays dont l’Inde se sent proche, revêt aux yeux des Indiens une grande valeur symbolique.

Des relations distendues

La présence du président américain à la parade militaire de la Journée de la République (« Republic Day »), est d’autant plus significative que Barack Obama est le premier président des Etats-Unis à se rendre en Inde deux fois de suite pendant l’exercice de son mandat. Obama était venu dans le pays de Gandhi et de Nehru une première fois en 2010, à l’invitation du Premier ministre indien de l’époque, Manmohan Singh. Le président américain appréciait la sagesse et la largeur de vues de cet économiste réputé, octogénaire et leader du parti du Congrès au pouvoir à l'époque. Le second voyage du président américan s’est déroulé dans un contexte très différent, avec en face de lui Narendra Modi, du parti national du peuple le Bharatiya Janata Party (BJP), que les législatives indiennes de mai 2014 ont porté à la tête de la démocratie sud-asiatique. Cette visite avait pour objet de donner une nouvelle impulsion aux relations indo-américaines qui s'étaient fortement distendues au cours des dernières années.

Le véritable rapprochement de l’Inde avec Washington date de 1991, lorsqu’à la faveur de la libéralisation de son économie, le gouvernement a ouvert des pans entiers de son économie aux investisseurs étrangers, notamment aux Américains. La coopération économique et politique entre les deux pays s’est accélérée sous Clinton, après avoir connu un premier coup de froid suite aux essais nucléaires indiens en 1998. L'Inde fut fortement sanctionnée. Et il fallut attendre les années Bush pour que les sanctions imposées par l’administration américaine soient finalement levées.

C’est aussi pendant la présidence de George Bush que la politique de rapprochement entre les deux pays a atteint son plus haut niveau grâce à la signature entre New Delhi et Washington d’un Pacte de coopération sur le nucléaire, entériné en 2008 par le Congrès américain. Ce traité a permis à l’Inde de sortir du ghetto nucléaire et s’imposer comme une puissance nucléaire à part entière.

Mais le rapprochement stagne depuis, en grande partie à cause de l'immobilisme du gouvernement indien de l’époque, englué dans des scandales de corruption. Il s'est révélé incapable de mettre en œuvre de nouvelles réformes devenues indispensables pour relancer l’économie et transformer le pays en un partenaire crédible. La déception fut particulièrement grande pour les Etats-Unis dont les entreprises n’ont pas pu profiter de l’ouverture du secteur de la coopération nucléaire en raison de l’adoption par les parlementaires indiens d’une loi très stricte sur la responsabilité civile des fournisseurs de centrales. Depuis, les relations indo-américaines n’ont cessé de se dégrader. Elles ont touché le fond en décembre 2013, suite à l'arrestation, à New York, d’une diplomate indienne accusée de fraude au visa et d’exploitation de sa domestique.

« Alchimie »

Il va falloir attendre le changement de gouvernement à New Delhi pour que la situation politique en Inde change. En mai 2014, les nationalistes hindous du BJP sont arrivés au pouvoir, bénéficiant d’un raz de marée populaire lors du scrutin législatif. Après avoir été pendant dix ans interdit de visa aux Etats-Unis en raison de son implication dans les émeutes anti-musulmanes en début des années 2000, une fois élu, le nouveau Premier ministre indien Narendra Modi a effectué son premier voyage officiel aux Etats-Unis, en septembre dernier, à l’invitation de Barack Obama. Difficile de fermer la porte au représentant élu d'un pays de 1,2 milliard d'habitants!

Lors de ce premier sommet entre Obama et Modi à Washington, le courant est passé entre les deux leaders. Au grand étonnement de tous les analystes! Les deux leaders se sont depuis rencontrés trois fois et les méfiances de part et d’autre ont été suffisamment gommées pour que Barack Obama n’hésite pas à répondre favorablement, lorsqu’il y a trois mois Modi l’a invité à venir en Inde dans le cadre des cérémonies du 26 janvier 2015. Les journaux du monde entier ont souligné la complicité dont les hommes ont fait preuve pendant cette visite. Lors de leur conférence de presse commune à New Delhi, Narendra Modi a souligné «l'alchimie » qui existe aujourd’hui entre eux. « Barack et moi, a-t-il dit,avons développé une véritable amitié ! »

Le locataire de la Maison-Blanche s’est, pour sa part, laissé impressionner par l’énergie et le dynamisme de celui qu'on appelle le «Deng Xiao-Ping indien», dont le président américain a souligné dans une interview au magazine India Today « la remarquable histoire de sa vie, de vendeur de thé jusqu’au poste du Premier ministre ». Mais en décidant de se rapprocher du nouveau leader indien, issu de la droite libérale et qui a pour mandat de poursuivre les réformes de l’économie indienne, Obama a surtout saisi une opportunité historique, celle de renforcer le partenariat stratégique à un moment où l’Inde se libéralise afin de mieux s’intégrer dans le système économique mondial. Modi s’est engagé à faire de son pays un endroit plus accueillant pour les entreprises. En lui apportant son soutien, le président américain estime qu’il l’aide à « créer des conditions favorables au développement, profitable à terme à la croissance américaine », explique Martin Quencez, chercheur à l'Institut français de recherche internationale (IFRI) dans son article portant sur « Le rôle de l’Inde de Modi dans la politique américaine en Asie ».

Commerce et géopolitique

Il n’est donc guère étonnant que le renforcement de la coopération économique ait été l’enjeu central de la visite que Barack Obama vient d’achever en Inde. Outre les modalités de la relance de la coopération sur le nucléaire civil, la coopération dans les domaines de la défense et de la lutte contre le réchauffement climatique ainsi que la mise en place d’un système fiscal « prévisible et compétitif » afin de promouvoir les investissements étrangers ont été débattues pendant les sessions de travail indo-américaines, en marge de la visite présidentielle. Nombre de PDG des entreprises américaines avaient accompagné Obama à Delhi.

Les Etats-Unis sont devenus au cours des dernières années un partenaire commercial majeur de l'Inde. Les échanges commerciaux entre les deux partenaires ont pratiquement quintuplé depuis 2000 et s’élèvent désormais à 100 milliards de dollars par an. L’objectif des deux gouvernements est de multiplier ce chiffre par cinq dans les prochaines années. Un objectif qui ne sera sans doute pas difficile à atteindre, étant donné que les Etats-Unis sont désormais le premier fournisseur de matériel de défense de l’Inde, surpassant même son partenaire traditionnel la Russie.

Enfin, au-delà de l’alchimie personnelle entre Narendra Modi et Barack Obama, ce qui motive aujourd’hui l’intérêt renouvelé des Etats-Unis pour l’Inde, ce sont les évolutions géopolitiques à l’œuvre depuis la fin de la Guerre froide. Depuis le début de son premier mandat, le président américain n’a cessé d’affirmer la priorité de l’Asie dans la politique étrangère américaine et a engagé un travail de longue haleine pour le rééquilibrage de la diplomatie de son pays vers l’Est devenu le centre stratégique mondial. La coopération avec l’Inde de Modi qu’Obama veut impulser s’inscrit dans cette logique de rééquilibrage fondée sur la recherche de convergence des intérêts stratégiques au sein de ce que les nouveaux géostratèges appellent l’« Indo-pacifique », l’espace allant de l’Asie du sud aux limites de l’Asie orientale.

L’évolution des relations indo-américaines depuis les années 1990 montre que, malgré les hauts et les bas dans leur politique de rapprochement, il existe une convergence grandissante des intérêts stratégiques américains et indiens, notamment face à la montée de la puissance chinoise. Mais il n’est pas sûr que l’Inde veuille s’affronter à la Chine selon les termes dictés par les Etats-Unis. L'Inde a besoin des Etats-Unis pour peser dans ses relations complexes avec le voisin chinois. Pour Narendra Modi, tout comme pour ses prédecesseurs élevés dans la tradition non-alignée de l’Inde, « la coopération avec les Etats-Unis, écrit Martin Quencez, est d’abord envisagée comme un moyen d’augmenter la sécurité et l’influence de l’Inde, mais n’implique pas une transformation des valeurs indiennes inspirées d’un modèle américain ». Telles sont peut-être les principales limites du partenariat stratégique ambitieux que le président américain est allé proposer à ses « amis » indiens.

source: RFI (30 jan), par Tirthankar Chanda

http://www.rfi.fr/hebdo/20150130-obama-inde-portee-limites-cooperation-strategique-modi-visite-26-janvier/

relayé par B. Longère

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