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ILERI-Défense

Pakistan: La fin du djihad comme politique d’Etat ?

6 Décembre 2014 , Rédigé par ileridefense Publié dans #Proche-Orient- Moyen-Orient- Monde Arabe, #Asie

Le mois saint chiite de Mouharram vient de se terminer; ses processions étaient placées sous haute sécurité.
Le mois saint chiite de Mouharram vient de se terminer; ses processions étaient placées sous haute sécurité.

L’arrivée de l’Etat islamique et les attaques contre l’armée vont obliger Islamabad à arrêter de soutenir les extrémistes. Ce serait la fin d’une collusion idéologique et stratégique vieille de plus de trente ans.

Selon l’Ispar [le département communication de l’armée pakistanaise], l’armée a remporté un grand succès dans la région la plus explosive du Nord-Waziristan lors de l’opération militaire en cours baptisée Zarb-e-Azb. Alors même que depuis fin octobre les tracts, les posters, les drapeaux et les graffitis de l’Etat islamique (EI) se sont mis à fleurir dans trois des quatre capitales provinciales du pays. Que le succès de cette opération militaire coïncide avec l’irruption au Pakistan de l’une des plus violentes organisations islamistes en dit long sur le bras de fer idéologique qui se profile.

Une guerre entre l’islamisme et toutes les autres idéologies, puisque l’armée pakistanaise réunit toutes les versions de l’islam. Une guerre dont le vainqueur pourra dicter sa propre version de l’islam. Le Jamaat-ul-Ahrar, branche sécessionniste du Tehrik-e-Taliban Pakistan [TTP, mouvement des talibans du Pakistan] a déjà rejoint les rangs de l’EI. Et c’est le Jamaat-ul-Ahrar qui a, le 2 novembre dernier, organisé l’attentat suicide de Wagah [poste frontière avec l’Inde] qui a fait 60 morts et 110 blessés. Cet attentat était un acte de représailles destiné à venger les “victimes innocentes tuées par l’armée pakistanaise au Nord-Waziristan”, selon le porte-parole de Jamaat-ul-Ahrar, Ehsanullah Ehsan. Dans un courriel adressé au site américain Long War Journal, Ehsanullah, qui est l’ancien porte-parole du TTP, a fait l’éloge funèbre de Hanifullah, le kamikaze de Wagah, et de son “opération réussie contre une armée dévoyée à Wagah”.

Cette excommunication à l’encontre de l’armée était prévisible. Il fallait s’y attendre depuis que la stratégie de l’armée en Afghanistan et au Cachemire s’est retournée contre elle. Le djihad est désormais le principal facteur de la faillite économique du Pakistan. Remplacer l’idéologie islamiste par une solution plus modérée est devenu une nécessité pour le Pakistan et même un devoir à l’échelle régionale. Renoncer au djihad [longtemps soutenu par l’Etat] est aujourd’hui une urgence. Nous avons besoin d’une opération Zarb-e-Azb idéologique et c’est une évidence depuis 2001.

Qu’il ait fallu treize ans à notre pays, plus de 50 000 morts et l’atomisation de notre économie pour enfin reconnaître la menace d’un islam militant, cela en dit long sur notre inertie idéologique. Difficile de renoncer à des idéaux quand ils vous sont martelés à longueur de journée par des programmes scolaires fanatiques auxquels vient s’ajouter chaque semaine le prêche du vendredi. Les objectifs de l’EI de massacrer ou de soumettre tous les infidèles de cette planète sont constamment rabâchés dans les mosquées et les madrassas.

Et il a fallu que le Pakistan ainsi que son armée se retrouvent montrés du doigt par l’EI pour qu’enfin le peuple ouvre les yeux. Une fois que le djihad aura été condamné et que l’égalité universelle, sans laquelle toute prétention à la démocratie n’est que farce, sera assurée, l’harmonie communautaire sera son corollaire naturel. Car pourquoi mettre au ban une personne ou une communauté si les deux parties bénéficient des mêmes droits ? Les avantages et les privilèges obtenus en termes de citoyenneté et de statut social selon l’appartenance à une communauté religieuse définie – musulmane dans le cas du Pakistan – doivent être combattus pour s’assurer que la religion ne devienne pas l’apanage d’un club très fermé d’extrémistes.

Quand l’ascension sociale, juridique et politique est en jeu, tout club en vient naturellement à vouloir restreindre le nombre de ses membres et ses critères de sélection. Ce retournement idéologique doit s’attaquer à toutes les institutions qui accordent trop de place à la religion, des madrasas aux écoles en passant par les mosquées, les universités, les majlis [assemblées législatives], les émissions de télévision ou tout autre rassemblement religieux. Et toute haine affichée envers les non-musulmans – une haine actuellement omniprésente – doit être combattue sans délai car c’est cette même haine qui aiguise les appétits des entités comme l’EI, les talibans et le Jamaat-ul-Ahrar. Et chez l’EI en particulier le désir de tuer des kafirs[infidèles] est apparemment insatiable.

Si un Etat fait de la discrimination envers ses citoyens pour raisons religieuses, il cultive l’extrémisme et nourrit le djihad. L’armée pakistanaise, qui a nourri en son sein l’islamisme depuis plus de trente ans, connaît mieux que quiconque la nature des djihadistes. L’armée est également la seule institution qui peut encore battre les islamistes sur le terrain de la popularité. L’appel au djihad contre l’armée pakistanaise facilite également ce renversement des valeurs. Le “Zarb-e-Azb idéologique” contredirait évidemment la plupart des idées prêchées dans ce pays via l’islam.

Mais le monde moderne est fondé sur des idéaux contraires à l’intégrisme religieux. Historiquement, la propagation ou l’étouffement des idéologies ont toujours dépendu du bon vouloir de l’armée. Et après des décennies de procrastination et d’erreurs de jugement, peut-être, je dis bien peut-être, l’armée pakistanaise pourra-t-elle enfin tuer l’islamisme dans l’œuf.

source: C.I. (4 déc, article paru dans The Friday Times à Lahore)

relayé par B. Longère

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