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ILERI-Défense

De l’effondrement de l’État libyen jusqu’à sa possible disparition

7 Novembre 2014 , Rédigé par ileridefense Publié dans #Proche-Orient- Moyen-Orient- Monde Arabe

À Tripoli, des Libyens célèbrent la décision de la Cour suprême d’invalider le Parlement. Ismail Zitouny/Reuters
À Tripoli, des Libyens célèbrent la décision de la Cour suprême d’invalider le Parlement. Ismail Zitouny/Reuters

La Libye est un État africain, de culture arabo-berbère, producteur et exportateur de gaz et de pétrole, et situé aux portes de l'Europe. Ou du moins l'était. Car trois ans après la mort de Mouammar Kadhafi, qui aura régné sur le pays pendant 42 ans, l'existence même de l'État libyen est sujette à de nombreuses questions. Les institutions étatiques (justice, police, administration) exercent-elles encore un quelconque pouvoir ? La société civile, qui avait manifesté pendant la révolution, est-elle complètement écartée du jeu politique ? Qui sont les acteurs qui se disputent la légitimité du pouvoir et se combattent militairement sur le terrain ? Enfin, pourquoi, à l'image du reste des pays arabes ayant animé les révoltes de 2011, à l'exception de la Tunisie, la Libye n'arrive pas à sortir d'un cycle de violence qui la plonge de jour en jour un peu plus vers le chaos et l'éclatement ?


Malgré l'évidente urgence de la situation, il est frappant de constater, des deux côtés de la Méditerranée, l'indifférence du monde médiatico-politique. Celle-ci s'explique non seulement par la concomitance de cette crise avec d'autres crises régionales (irakienne, syrienne, israélo-palestinienne, voire même yéménite), mais aussi par la déresponsabilisation assumée de certains pays occidentaux ayant largement contribué à détériorer la situation sur le terrain. Il n'empêche que le conflit libyen constitue pourtant l'une des clés de voûte, certes moins importante que les autres, du processus d'apaisement des tensions régionales, de la préservation des acquis du printemps arabe et de la reconstruction des États-nations sur des bases démocratiques.

Luttes en 3D
Parce que la situation sur le terrain apparaît des plus confuses, d'autant plus depuis la décision de la Cour suprême, hier, d'invalider le Parlement élu en juin, L'Orient-le Jour a interrogé Tarek Mitri, ancien ministre de la Culture et des Affaires étrangères par intérim au Liban et ancien émissaire personnel de Ban Ki-moon en Libye, et Saïd Haddad, spécialiste de la Libye et maître de conférences aux Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan.
À la question primordiale de savoir s'il existait encore un État libyen à l'heure actuelle, M. Mitri répond sans hésitation : « Non, vraiment non. À partir du moment où on définit un État par rapport au monopole de la violence légitime, la Libye apparaît désormais comme un non-État. Ce sont les groupes armés qui détiennent actuellement le pouvoir et les institutions sont inopérantes, quasi inexistantes », ajoute le diplomate. Pour sa part, M. Haddad considère que la situation ne peut pas être assimilée à un chaos mais plutôt « à un effondrement de l'intérieur de l'État ». De ce fait, la décision de la Cour suprême, « équivalent du Conseil supérieur de la magistrature dans les autres pays », précise M. Mitri, et le rejet de cette décision par le Parlement siégeant à Tobrouk « ajoutent encore un peu plus de confusion à la situation », note M. Haddad.


Si M. Mitri présente cette institution comme une instance judicaire, dont l'autorité ne dépasse pas la symbolique morale et dont les décisions antérieures ont été généralement acceptées par les deux camps, M. Haddad doute, pour sa part, de la neutralité de cette Cour suprême qui siège à Tripoli, tout comme les milices islamistes opposées au Parlement. Dans tous les cas, cette décision confirme que le fossé se creuse encore un peu plus entre « ceux qui s'appuient sur la légitimité électorale et ceux qui s'appuient sur la légitimité révolutionnaire », note M. Mitri. Afin de comprendre cette situation, il est nécessaire de mettre en relief les trois dimensions qui se superposent, explique de son côté M. Haddad. « Il y a une lutte entre les islamistes et les libéraux, une lutte entre les partisans et les opposants à la loi sur l'expulsion politique de mai 2013, et une troisième lutte entre les deux légitimités qui s'opposent. »

« Très sceptique »
Les groupes islamistes, qu'il est de coutume de réunir sous la même appellation, représentent un spectre assez large, qui va des partisans de l'État islamique jusqu'au collectif acceptant les règles du débat démocratique, analyse M. Haddad. « Mais à l'heure actuelle, ces groupes multiples combattent sous la même bannière, ce qui complique encore davantage la situation », note encore l'expert. À cet enchevêtrement complexe, il faut en plus ajouter le jeu des puissances régionales divisées en deux clans, l'Égypte et l'Arabie saoudite, d'une part, la Turquie et le Qatar, de l'autre, qui appuient chacun un clan et qui donnent aux milices « une illusion sur leur possibilité de victoire », précise M. Mitri.


Alors qu'à l'heure actuelle, les révolutionnaires contrôlent deux tiers des grandes villes libyennes, M. Haddad considère qu'en définitive, « aucune des deux parties n'est susceptible de l'emporter ». Et si les deux experts s'accordent à nuancer les risques de sécession, malgré l'existence de deux Parlements et de deux gouvernements, ils s'accordent à dire que la seule solution est d'amener les deux partis à mener un dialogue inclusif sur la table des négociations. « Je suis très sceptique sur l'issue de ces médiations », tempère M. Mitri qui insiste toutefois sur l'importance de celles-ci qu'il avait amorcéee lorsqu'il était en poste en juin dernier.
Comme en Syrie, l'avenir de la Libye apparaît bien sombre aujourd'hui, et l'euphorie qui avait accompagné la période révolutionnaire semble bien lointaine. Comme en Syrie, les deux parties semblent irréconciliables et l'État, dont la construction inachevée aura pris plusieurs dizaines d'années, pourrait disparaître en seulement quelques années.

source: L'Orient Le Jour (7 nov)

relayé par B. Longère

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