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ILERI-Défense

Frappes en Syrie : pourquoi l’Elysée hésite

4 Octobre 2014 , Rédigé par ileridefense Publié dans #France, #Proche-Orient- Moyen-Orient- Monde Arabe

Le 04/10/14

De Jean-Dominique Merchet, lopinion.fr

Les faits - La France a décidé de mobiliser trois Rafale supplémentaires - soit neuf au total - et une frégate antiaérienne dans le golfe arabo-persique, dans le cadre des opérations militaires contre l’Etat islamique (EI), a annoncé mercredi le ministère de la Défense, à l'issue d'un conseil restreint de défense. Depuis le début des opérations militaires, le 19 septembre, la France n'a effectué que deux frappes, contribuant pour moins de 1% aux actions militaires sur l'ensemble du théâtre syro-irakien. La France repousse pour l'instant toute idée de frappes aériennes en Syrie et continue de «soutenir par tout moyen l'opposition démocratique en Syrie».

Ne pas prendre le risque de tuer avec des bombes françaises des citoyens français partis faire le djihad. C'est le grand non-dit des hésitations de l'Elysée quant à une intervention militaire en Syrie contre l’Etat islamique. D'autres arguments, plus ou moins convaincants, sont mis en avant. Mais de celui-ci, personne ne veut parler. Le sujet est politiquement explosif. Au plus mal dans l'opinion publique, le pouvoir est-il prêt à assumer que des jeunes Français, pour la plupart d'origine immigrée, soient tués par l'armée française aux ordres d'un gouvernement socialiste ? Pour l'instant, la réponse est négative - d'où les atermoiements de la position de Paris telle qu'elle a encore été exprimée jeudi par un communiqué de l'Elysée à l'issue d'un conseil restreint de défense.

Une source au ministère de la Défense estime que 350 à 360 Français, ou résidents en France, sont actuellement présents sur le théâtre, l'immense majorité d'entre eux en Syrie et non en Irak. Au total, près d'un millier de personnes, la plupart très jeunes, sont impliquées dans ce djihad tricolore. Près d’un quart d’entre eux sont des convertis et les femmes sont environ 20%. On compte aussi quelques mineurs. La même source assure que 37 Français ont déjà été tués dans les combats, par les forces de Bachar, d'autres groupes rebelles ou par les récentes frappes arabo-américaines.

Si, demain, la France décidait d'élargir les (rares) frappes qu'elle conduit en Irak sur le territoire voisin de la Syrie, il est quasiment certain que des Français feraient partie des victimes. Ce sera une première dans l'histoire récente de notre pays. Certes, une grande majorité de l'opinion publique ne trouverait rien à redire à ces «dommages français collatéraux» de la lutte contre le djihadisme, mais cela pourrait radicaliser plus encore une partie de ces jeunes touchés par la propagande djihadiste et les pousser à passer à l'action sur le territoire national.

Les responsables de la sécurité intérieure suivent ce dossier comme le lait sur le feu. Sans compter que les familles pourraient engager des procédures juridiques contre l'Etat. Même si celles-ci auraient peu de chances d'aboutir, elles créeraient un climat de polémique dont le gouvernement préfère se passer.

Alors ministre de l'Intérieur, Manuel Valls parlait en 2012 de «l'ennemi de l'intérieur» : «La menace terroriste est bien là, présente sur notre sol en particulier dans nos quartiers populaires». Deux ans plus tard, les choses ne se sont pas améliorées, tant s'en faut. Cet «ennemi de l'intérieur» préfère aujourd'hui s'exporter au Moyen-Orient pour y combattre les «mécréants» sous les ordres du «calife Ibrahim». Mais dans ce monde globalisé, les concepts d'«intérieur» et d'«extérieur» perdent beaucoup de leur signification. Est-il légitime, pour un gouvernement, de tuer ses ressortissants qui combattent dans un pays étranger ?

Les Etats-Unis ne s’embarrassent pas de telles pudeurs, même si le débat juridique y est vif. Au moins quatre citoyens américains ont été tués par des frappes de drones, menées par la CIA ou l'US Air Force. Le plus connu est Anouar al-Awlaki, membre d’al-Qaïda, né en 1971 au Nouveau-Mexique et tué en 2011 par un drone au Yémen. Son fils Abdulrahman a également trouvé la mort, comme Samir Khan, élevé dans le Queens, à New-York, tué dans la même frappe. Enfin, Jude Kenan Mohammad, de Caroline du Nord, a été tué au Pakistan dans ce que les Américains nomment pudiquement une «exécution extra-judiciaire».

Pour l'heure, ces pratiques n'ont pas franchi l'Atlantique, même si les Britanniques, forts de leur longue expérience contre les Irlandais de l'IRA, n'y rechignent sans doute pas. L’armée française s’était déjà retrouvée dans une situation délicate lors des combats au Mali en 2013. Il est probable que quelques Français ou binationaux aient combattu les armes à la main contre la force Serval. Des sources militaires indiquent que, parmi les documents retrouvés sur les djihadistes, l'armée française a découvert des courriers de Pôle emploi...

En mai 2013, les forces spéciales avaient capturé Gilles Le Guen, Breton converti à l'islam qui avait rejoint les djihadistes. Toutefois, le phénomène n'avait pas la même ampleur qu'en Syrie où l'on parle de plusieurs centaines de personnes, par ailleurs très connectées sur les réseaux sociaux.

Les djihadistes français pourraient-ils être déchus de leur nationalité, comme le réclame Marine Le Pen ? Juridiquement, l'affaire est complexe. La déchéance est possible, mais uniquement pour les personnes qui ont acquis le nationalité française depuis moins de quinze ans et à condition qu'elles en possèdent une autre.

En engageant la France dans les frappes contre Daesh, l’Elysée s’est mis dans l’engrenage de la guerre. Elargir les opérations en Syrie ? A la Défense, on reconnaît que «la question est ouverte» : «On se donne du temps. Pour l'instant, on est dans la répartition des tâches», la France et les autres Européens (Royaume-Uni, Belgique, Pays-Bas, Danemark) n'intervenant qu'en Irak, les Arabes qu'en Syrie et les Américains des deux côtés de la frontière.

Militairement, intervenir en Syrie contre Daesh serait cohérent pour trois raisons, estime-t-on dans les milieux de la Défense : 1/ cela soulagerait l'opposition modérée - notre alliée - en affaiblissant l'un des ses ennemis, l'autre restant Bachar al-Assad, 2/ c'est en Syrie, et non en Irak, que l'essentiel se joue pour l'instant, 3/ le renseignement français connaît beaucoup mieux le terrain syrien que l'irakien.

Ces arguments l'emporteront-ils? Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, doit en parler ce vendredi avec son homologue Chuck Hagel, au cours d'un déplacement à Washington. Subsiste la crainte de renforcer le régime de Bachar. Là aussi, les choses pourraient bouger, grâce à l'attitude de la Russie, qui semble évoluer. En échange d'une bienveillance de l'Occident sur le dossier ukrainien, Moscou pourrait contribuer à une solution politique en Syrie. Reste donc la question «éthique», selon le mot d'un acteur du dossier : l'Elysée peut-il assumer le risque de faire tuer de jeunes Français, fussent-ils à Raqqa, la «capitale» syrienne de l'Etat islamique ?

Un Rafale Sipa

Un Rafale Sipa

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