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ILERI-Défense

Comment l'Etat islamique fait le black-out numérique

24 Octobre 2014 , Rédigé par ileridefense Publié dans #Proche-Orient- Moyen-Orient- Monde Arabe

Comment l'Etat islamique fait le black-out numérique

Pour échapper aux bombardements des forces américaines, les combattants de l'organisation terroriste sont sommés d'effacer leurs données numériques, des sources de renseignements bien trop précieuses pour les services secrets occidentaux.

Avant l'ère d'Internet, lorsque les bombes commençaient à pleuvoir, les cibles tiraient les rideaux et baissaient la lumière. Les djihadistes de l'Etat islamique (EI) prennent pour leur part des mesures plus modernes : ils bloquent les tweets et effacent les métadonnées.

Depuis le lancement des frappes américaines sur l'organisation de l'Etat islamique en août dernier, l'organisation terroriste a essayé d'atténuer les bombardements et de les éviter. Selon des documents édités par l'organisation, des témoignages de combattants de l'EI et de Syriens dans les zones occupées par les troupes terroristes et les renseignements obtenus par les agences de sécurité occidentales, elle cherche aujourd'hui à se soustraire à la vue de ses ennemis.

L'EI a été prolifique sur les réseaux sociaux et ses membres ont involontairement laissé filtrer des informations via leurs activités sur Internet. Les photos de djihadistes brandissant des têtes coupées et défiant leurs ennemis ont fourni une mine de précieux renseignements aux services secrets occidentaux tels que la NSA américaine et le GCHQ britannique.

L'organisation a donc décidé d'arrêter les fuites. Elle a distribué à ses combattants un manuel en arabe, que nous avons pu consulter, détaillant la procédure à suivre pour supprimer les métadonnées des contenus mis en ligne. "Un certain nombre de failles de sécurité ont permis à l'ennemi d'identifier facilement certains frères et certains lieux utilisés par les moudjahidin", annonce le document, avant d'expliquer ces failles et la façon dont elles révèlent des "informations qui ont de quoi vous donner des cheveux blancs". "Nous savons que ce problème n'est pas seulement lié aux photos mais également aux fichiers PDF, textes et vidéos", poursuit-il.

"Plus personne ne poste de selfies avec des têtes tranchées"

Les métadonnées – les données dissimulées dans les fichiers numériques – peuvent être d'une très grande valeur pour les services de renseignements : "Elles peuvent fournir des informations sur l'identité de l'auteur du fichier, sur les dates de création et de modification et parfois sur la zone où il a été créé", explique Darien Kindlund, de l'entreprise de cybersécurité américaine FireEye.

La suppression des métadonnées n'est que l'une des mesures prises par l'EI pour réduire les fuites. Ces dernières semaines, un hashtag a prédominé parmi ceux qui exaltent les opérations plus conventionnelles menées par l'EI : il s'intitule Himlat Takteem Ialami,ou "campagne de retenue médiatique". Les djihadistes sont exhortés à ne mentionner aucun nom de personne ou de lieu dans leurs communications et à ne publier aucune photo permettant d'identifier des individus.

Un compte Twitter de l'EI a diffusé un message de soutien à ces mesures en donnant comme exemple les récentes avancées de l'organisation dans la province d'Al-Anbar, en Irak, malgré les frappes américaines : "C'est parce que vous vous êtes abstenus de poster des informations et grâce aux mouvements de vos frères pendant la bataille contre le camp de [la ville de] Hit il y a deux jours que Dieu vous a accordé la victoire", affirme-t-il. Les mesures sont parfois brutales : certains combattants sont sommés de ne pas communiquer du tout sur Internet. Selon le propriétaire d'un cybercafé fréquenté par les membres de l'EI dans une zone contrôlée par l'organisation en Syrie, le nombre de combattants qui utilisent des plateformes telles que Twitter a énormément chuté : "Certains sont toujours connectés, mais plus personne ne poste de selfies avec des têtes tranchées", dit-il.

Si l'EI a manifestement une excellente connaissance des méthodes de surveillance employées par l'Occident dans le monde post-Snowden, il est tout aussi évident qu'un climat de contrôle étroit, voire de paranoïa, règne aujourd'hui en son sein. Les frappes aériennes martèlent les vieilles leçons sur la publicité et la vulnérabilité que l'organisation dont est issu l'Etat islamique, Al-Qaida en Irak (AQI), a également dû apprendre. Au summum de la lutte des Etats-Unis contre AQI, l'espérance de vie moyenne d'un commandant du groupe terroriste était de deux ans à peine. "On ne voit plus les membres les plus importants de l'EI sur Twitter, et aujourd'hui encore moins les personnages secondaires ", indique Patrick Skinner, ancien agent de la CIA spécialiste du contre-terrorisme au Soufan Group. "Ceux qui font de grands discours finissent morts."

"Ils voyaient des espions partout"

A Raqqa, "capitale" de l'EI en Syrie, l'organisation terroriste est de plus en plus paranoïaque au sujet de la WiFi et des répéteurs utilisés pour élargir la couverture Internet depuis que le réseau de télécommunications de la ville a été quasiment détruit par les bombes américaines. Non sécurisés, les signaux WiFi amplifiés peuvent être infiltrés par les agences de sécurité étrangères et permettre de localiser des téléphones portables et d'autres appareils dans la zone.

La Hisbah, la police religieuse de l'EI, semble aujourd'hui plus préoccupée par ce que font les gens sur Internet et avec leurs téléphones portables que par leur rectitude morale. Cette préoccupation a engendré des mesures de sécurité énergiques qui se sont traduites par une forte augmentation du nombre d'exécutions. Cela se voit très clairement à Raqqa, où les têtes tranchées d'"agents étrangers" ont été plantées sur les grilles entourant la place principale. Selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme, au cours des trois derniers mois l'EI aurait tué vingt de ses membres soupçonnés d'être des espions.

Les djihadistes sont particulièrement obsédés par les aqra, les "disques". Les villes sous le contrôle de l'EI regorgent de rumeurs sur des "disques" – des puces électroniques – installés par les espions étrangers et utilisés pour guider les attaques des drones. Plusieurs des hommes exécutés par l'EI étaient accusés d'avoir installé ou de posséder ces dispositifs. "Cela rappelle ce qui s'est passé avec Al-Qaida", commente un agent des renseignements britanniques. "Plus les frappes contre eux ont gagné en efficacité, plus ils sont devenus paranoïaques. Ils voyaient des espions partout."

Pour l'EI, qui a utilisé les médias sociaux et un réseau informel de sympathisants et de combattants avec grand succès, le black-out numérique risque de s'avérer particulièrement ennuyeux. Il préservera peut-être la puissance militaire de l'organisation mais à un prix élevé : l'éclat idéologique du djihad sera affaibli.

Source: Courrier International (22/10/14)

relayé par B.Longère

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