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ILERI-Défense

Avec les chasseurs alpins, 
en partance pour Bangui

11 Février 2014 , Rédigé par ileridefense Publié dans #France

Une ferme dans le vignoble savoyard par un temps maussade d’hiver. On entend des coups de feu. Des miliciens sont retranchés dans le bâtiment et l’armée française vient pour les désarmer. Machettes et kalachnikovs à la main, les miliciens centrafricains de la Séléka ne l’entendent pas ainsi. « On est chez nous ! Dégagez les Français-là ! Rentrez chez vous, Sangaris ! » Un jeune lieutenant parlemente avec un haut-parleur alors que sa section se déploie calmement. Les Sélékas sont tous blancs – tous chasseurs alpins et visiblement motivés pour jouer le jeu à fond, en conservant un sérieux imperturbable. Ils sont, pour une semaine, la Forad, la Force adverse en langage militaire. Face à eux, leurs camarades s’entraînent avec le maximum de réalisme aux situations qu’ils vont rencontrer à Bangui, où ils seront déployés fin février dans le cadre de l’opération Sangaris. C’est l’exercice M’Poko. Le 13e Bataillon de chasseurs alpins se prépare pour la Centrafrique.

Tout se passe en terrain libre, loin des camps de manœuvre. La carte de Bangui, avec l’aéroport, l’ambassade de France, les différents quartiers chrétiens et musulmans, a été plaquée sur celle du sud de l’agglomération de Chambéry. La ville de Montmélian devient ainsi le centre de la capitale centrafricaine. L’ancienne caserne de pompiers fait fonction de bâtiment officiel, protégé par Sangaris. Les chasseurs alpins viennent d’y passer la nuit. Et, un malheur n’arrivant jamais seul, voilà les journalistes qui débarquent après une série d’incidents avec la Force adverse au cours desquels il a fallu tirer pour disperser une manifestation. Le capitaine et l’adjudant-chef doivent répondre aux questions agressives de la presse française. Coup de stress… Le chef de corps du 13e BCA, le colonel Cyrille Becker, veut entraîner ses hommes à la vraie guerre d’aujourd’hui, celle qui se déroule aussi sous les caméras et au milieu des populations civiles.

Son adjoint opérations, le lieutenant-colonel Thomas Noizet insiste : « Je veux que tous les chasseurs aient une parfaite connaissance des règles d’engagement et comprennent bien l’esprit de la mission : faire baisser la tension ! » Environ la moitié des 400 hommes qui partiront pour Bangui ont l’expérience des opérations extérieures. Certains cadres en sont à sept ou huit « opex », onze même pour l’adjudant-chef Gallet. Pour des trentenaires, c’est une sacrée expérience de terrain.

Telle est l’armée française de 2014 : aguerrie par vingt ans d’opérations. Un jour dans la forêt guyanaise à traquer les orpailleurs clandestins, un autre dans les vallées afghanes contre les talibans, un autre encore dans les étendues désertiques du Tchad ou du Mali. Et demain, en plein dans le chaudron d’une ville africaine. Sans compter les exercices hivernaux en Norvège ou les patrouilles Vigipirate à Paris. Dans l’armée de terre d’aujourd’hui, avec ses 19 régiments d’infanterie – un minimum historique – il n’est plus de chasse gardée : tout le monde tourne et il est devenu banal de voir les chasseurs alpins servir en Afrique. Comme les marsouins, les légionnaires, les paras, les fantassins. Seuls l’uniforme et les traditions des régiments changent.

Le contexte dans lequel les chasseurs alpins du 13 vont se retrouver à Bangui est très différent de celui qu’ils ont connu en Afghanistan ou que leurs camarades viennent de vivre au Mali. Dans ces deux cas, il y avait un ennemi bien identifié et, au Mali surtout, la pleine liberté pour le « neutraliser ». En Centrafrique, « on ne connaît pas son ennemi et on n’est pas sûr de nos amis », rappelle à ses hommes le lieutenant-colonel Noizet. Au sein du PC de l’exercice, le général Benoît Houssay, à la tête de la 27e brigade d’infanterie de montagne, martèle les consignes : « Pour les gens qui sont allés en Afghanistan, il faut faire une bascule intellectuelle. Il est plus difficile de ne pas tirer que de tirer. Mais attention, la violence peut monter de manière extrêmement rapide. » Aux officiers, le général expose sans détour ce qu’ils peuvent attendre des différents contingents africains déployés en République centrafricaine (RCA). Les militaires de Sangaris vont ainsi se retrouver aux côtés de l’armée du Rwanda. Vingt ans après l’opération Turquoise durant le génocide, un ange passe au-dessus des plus anciens…

Tous ces militaires qui s’entraînent pour la RCA sont ravis à l’idée de partir faire leur métier – et ceux, qui, au final, n’embarqueront pas dans l’avion, en fonction des décisions de l’état-major, seront vraiment déçus. Et pas seulement, parce que leur solde ne doublera pas durant ces quatre mois. Comme dans toute l’armée, il y a bien quelques déserteurs (5, actuellement sur un effectif de 1 080), des jeunes engagés qui disparaissent sans donner de nouvelles. Au bout de quelques mois, ils sont rayés des cadres par mesure administrative. Dans une armée professionnelle, on ne force personne à être militaire.

Les chasseurs alpins connaissent les risques de leur métier : sans compter les accidents en montagne, le 13e BCA a perdu trois hommes en Afghanistan et dénombre une trentaine de blessés. Dont plusieurs victimes de syndromes post-traumatiques, une blessure psychologique désormais bien prise en compte par l’institution : « J’ai vu des camarades fondre en larmes, péter violemment les plombs, battre leurs femmes à leur retour, souffrir d’insomnies et d’addictions » raconte le caporal-chef Patrick Soyer, président (élu) des militaires du rang du Bataillon.

Les plus jeunes, âgés de 21 à 23 ans en moyenne, qui partiront pour leur première mission, ont au moins une année d’ancienneté derrière eux dont huit mois de formation. Les engagés au 13 passent d’abord trois mois à Gap, avec toutes les recrues de la brigade de montagne, puis ils poursuivent leur formation au Bataillon. Une double apprentissage : le combat d’infanterie et la montagne. Finie l’époque du service militaire, quand les chasseurs alpins incorporaient essentiellement de bons skieurs des départements alpins ou des étudiants de grandes écoles… Aujourd’hui, un quart des engagés volontaires n’a jamais fait de ski auparavant et ils doivent tout apprendre, y compris l’escalade. Mais les cadres le reconnaissent : le niveau sportif est « très très bon ». Le traditionnel cross a même disparu chez les alpins. A la place, on fait du trail, c’est-à-dire de la course en montagne. Pour s’entraîner, on part du quartier du roc noir, à Barby, 270 mètres d’altitude pour la cote 812, juste au-dessus. Plus de 500 mètres de dénivelé, « très très » raide.

La forme physique est essentielle car l’équipement du fantassin, chasseur alpin ou pas, pèse le poids d’un âne mort. Tout compris (casque, brêlage, sac, armes…), le soldat transporte environ 35 kg sur lui. Et ça ne s’arrange pas avec le nouveau système Félin de « combattant numérisé », qui pèse 5 kg de plus. On atteint là des limites physiologiques au-delà desquelles il ne sera pas possible d’aller. Au sein de sa section, le combattant du XXIe siècle est relié à ses camarades dans une bulle numérique, encore trop petite, avec son rayon d’un kilomètre. Pour cela, il transporte avec lui une interface homme-machine qui décuple ses capacités. Ainsi la portée utile de son fusil d’assaut Famas est passée de 300 à 500 mètres. Mais cet équipement fonctionne grâce à des batteries électriques (qui résistent bien à l’eau et ont une autonomie de 48 heures) qui l’alourdissent. Quand il regagne son VAB (véhicule de l’avant blindé) ou son PVP (petit véhicule protégé), le premier réflexe du fantassin « félinisé », est désormais de se « pluguer » pour recharger ses batteries…

S’ils sont « félinisés », les chasseurs alpins du 13 ne sont guère féminisés. Pour un effectif de plus de 1000, il n’y a que 26 femmes au bataillon. Soit 2,5 % de l’effectif, alors que l’armée française comprend aujourd’hui 15 % de femmes. Mais le métier, très physique, de chasseur alpin dissuade les jeunes femmes, même si tous les postes leur sont légalement ouverts. Autre spécificité de ces unités : le faible nombre de jeunes issus des « minorités visibles », de l’immigration. Aucune statistique officielle n’existe évidemment mais le contraste avec d’autres régiments est frappant.

Ces militaires en partance pour Bangui connaissent les mêmes problèmes que toute l’armée. Le moral des troupes n’est pas au beau fixe. Trois facteurs contribuent à plomber l’ambiance : les réductions d’effectifs, la réorganisation administrative et le paiement aléatoire des soldes – de 1 300 euros en moyenne pour les militaires du rang à 5 300 pour le chef de corps. Les militaires ont globalement l’impression d’être « la variable d’ajustement » des gouvernements, qui peuvent réduire leur budget et leurs effectifs (moins 80 000 en douze ans) sans prendre le risque de grèves comme ce serait le cas dans la fonction publique civile. C’est le quotidien des discussions de popotes (« On va encore ramasser… ») avec la nouvelle organisation des « Bases de défense ». Ces nouvelles structures administratives sont chargées du soutien des régiments : le 13e BCA dépend ainsi de bureaux à Varces, au sud de Grenoble. Un exemple de ce monde kafkaïen : pour l’exercice M’Boko, un capitaine devait commander une cinquantaine de rations de combat et de bouteille d’eau. Auparavant, il passait à l’ordinaire (la cantine du bataillon) dans le bâtiment d’à-côté. Désormais, il fait une demande à Varces, qui doit recevoir quatre signatures et cela prend deux semaines… pour, au final, aller les chercher à l’ordinaire ! « On a réinventé le système soviétique » soupire un officier. Y compris avec le système D inhérent…

Même chose avec Louvois, le logiciel de paiement des soldes qui fonctionne tellement mal que le ministre de la Défense a dû annoncer son abandon. Selon le DRH du bataillon, 883 personnes ont été impactées par ces dysfonctionnements depuis novembre 2011, soit plus de la moitié des effectifs. Cela se traduit par des impayés ou des trop-perçus de plusieurs milliers d’euros. Et le ministère de la Défense, dont les caisses sont vides, veut aujourd’hui récupérer les trop-perçus avant de rembourser les impayés. Ambiance… C’est, aussi avec de tels soucis, que les chasseurs alpins se retrouveront, le mois prochain, dans les rues de Bangui.

Secret defense, Dominique Merchet, l'Opinion

Avec les chasseurs alpins, 
en partance pour Bangui

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