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ILERI-Défense

Où en est la défense européenne?

6 Janvier 2014 , Rédigé par ileridefense Publié dans #Occident

Le Monde 05.01.2014

Comme elle l'a fait pour le dossier nucléaire iranien, avec ce succès diplomatique qui a gommé son pauvre bilan en matière de politique extérieure, la haute représentante Catherine Ashton est parvenue, à la fin décembre 2013, à masquer quatre années d'inaction dans le domaine de la défense en se recommandant des résultats du sommet des chefs d'Etat et de gouvernement tenu à Bruxelles. La tenue de cette réunion est « une avancée significative »,relève Jean-Dominique Giulani, le président de la Fondation Robert-Schuman.


Ce n'est pas faux. La mobilisation de crédits de recherche au profit de la sécurité, le lancement de projets de coopération (drones, avions-ravitailleurs, technologie satellitaire, cyberdéfense) et la promesse d'une stratégie maritime, destinée notamment à protéger le commerce européen, qui passe à 90 % par la mer, sont sans doute des résultats significatifs. Surtout si l'on considère l'état antérieur de la prétendue politique de sécurité et de défense commune (PSDC), proche de la mort clinique.


UNE MENACE DIFFUSE, IRRÉELLE
Si la réunion de Bruxelles a permis de sauver temporairement la PSDC, elle ne permet cependant pas d'affirmer que l'Europe de la défense a connu un vrai sursaut. La volonté de certains experts, en particulier ceux de l'Agence européenne de défense qui ont lutté pour engranger des programmes de coopération, n'est pas en cause. Mais, une fois encore, on a négligé l'essentiel pour s'en tenir à l'accessoire. Ce qui manque de plus en plus cruellement à l'Europe, c'est une véritable analyse stratégique de ses intérêts et de ce qui les menace. La France ou le Royaume-Uni conduisent leur propre réflexion, mais au niveau communautaire ce débat stratégique est « faible, irrégulier, délibérément mené à petite échelle », souligne Jan Techau, du groupe de réflexion Carnegie Europe.


La menace ? Elle est considérée comme diffuse, irréelle. Seul le terrorisme islamiste leur apparaît à peu près tangible, même si la volonté d'assurer une véritable coordination européenne, fermement affirmée au lendemain des attentats de 2001, connaît elle aussi plus de bas que de hauts. Pour le reste, une certaine indolence intellectuelle, le rêve d'un monde soumis à la « puissance douce » des normes et valeurs européennes, voire une confortable lâcheté consistant à fermer les yeux sur les périls qui guettent, s'additionnent. Ainsi, la perspective d'une véritable stratégie européenne, autre promesse oubliée du traité de Lisbonne et des institutions qui ont en découlé, est oubliée.


La crise syrienne, l'incertitude iranienne, le durcissement de la politique russe ou les déstabilisations africaines : il en faut davantage pour convaincrecertaines chancelleries qu'une défense forte reste nécessaire.
Divisée entre les nations qui veulent jouer un rôle au plan mondial, les neutralistes, les pacifistes et celles qui estiment toujours que les urgences sont ailleurs (l'euro, la croissance,…), l'Europe se convainc aussi que les Etats-Unis seront toujours là pour assurer la sécurité minimale du continent.


PARIS EST VOLONTARISTE
Le « pivot asiatique » décrété par l'administration Obama n'effraye guère, et l'urgence d'un débat sur les priorités en matière de défense apparaît d'autant moins indispensable que le leadership européen oublie généralement le thème de la sécurité. « L'amère vérité est que, dans la vaste crise de l'Europe, personne n'a le temps pour des arguments portant sur le long terme », relève Jan Techau.


Berlin se refuse encore à élaborer une vision globale pour le continent. Paris est volontariste mais soupçonné de vouloir faire cavalier seul, quitte ensuite à déplorer l'absence de soutien de ses partenaires. Londres, attaché au rôle de l'OTAN, est plus que jamais hostile aux avancées européennes et s'en tient aux accords bilatéraux qu'il peut nouer. Avec un réalisme mâtiné d'une bonne dose de mauvaise foi, David Cameron a souligné, en décembre 2013, les bienfaits d'une plus grande coopération dans le domaine de la défense tout en soulignant qu'il bloquerait toute initiative visant à « doter les institutions européennes de réelles capacités militaires ». « Personne n'envisage la création d'une arméeeuropéenne », lui a répondu François Hollande. Qui aurait pu ajouter que même lorsqu'elle arrive à se doter d'instruments comme les groupements tactiques –battlegroups –, forces de 1 500 hommes rapidement déployables, l'UE ne trouve pas la volonté politique d'y recourir. Y compris pour une mission comme celle de la Centrafrique.


L'ARGENT EST UN FAUX PRÉTEXTE
La paralysie et l'aveuglement des Etats membres sont tels qu'ils persisteront, pour la plupart, à jouer leur propre partition. Tous ensemble, ils continueront àdépenser 40 % de ce que les Etats-Unis consacrent à leur défense mais en atteignant 10 % à peine de la capacité opérationnelle de l'armée américaine. Là est le vrai paradoxe : les considérations budgétaires, fréquemment avancées pour justifier l'immobilisme en matière de défense, ne sont qu'un faux prétexte. S'ils voulaient réaliser des économies, les Européens devraient plus coordonnerleurs actions, partager les dépenses, mutualiser leurs projets. La rigueur budgétaire n'est qu'un leurre pour le maintien de souverainetés nationales largement obsolètes. Que la menace se concrétise vraiment, et le réveil sera brutal.

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